
Le Nil, un fleuve de promesses et de peurs : ce que le GERD change vraiment

Yohannes Tesfaye
Politique · Éthiopie
Le Grand barrage de la Renaissance est désormais plein. Mais entre Addis-Abeba, Khartoum et Le Caire, le partage réel de l'eau reste une équation politique jamais résolue.
Depuis la colline de Guba, dans la région du Benishangul-Gumuz, le Grand barrage éthiopien de la Renaissance (GERD) ressemble à une falaise de béton posée en travers du Nil Bleu. Après plus de dix ans de chantier, de crises budgétaires et de campagnes d'obligations vendues aux fonctionnaires éthiopiens, le réservoir a atteint son niveau d'exploitation. Pour Addis-Abeba, c'est l'aboutissement d'un rêve national. Pour Le Caire, c'est une source d'angoisse hydrique qui ne se dissipe pas.
Le chiffre que tout le monde répète ici, dans les couloirs du ministère de l'Eau, est celui de 6 000 mégawatts de puissance installée. Dans un pays où, selon les estimations gouvernementales, près de la moitié de la population n'avait pas d'accès fiable à l'électricité il y a dix ans, l'argument est puissant. "Nous ne demandons pas la permission de nous développer", résume Tsegaye Alemu, ingénieur hydraulicien à l'université d'Addis-Abeba, qui a suivi le projet depuis ses débuts.
Une eau qui ne disparaît pas, mais qui se retient
Le malentendu le plus tenace concerne la nature même du barrage. Le GERD produit de l'hydroélectricité : l'eau qui entre dans le réservoir en ressort, en principe. Ce qui inquiète l'Égypte, ce n'est pas la disparition de l'eau, mais le calendrier de son passage. Qui décide du rythme de remplissage lors des années de sécheresse ? Qui garantit un débit minimal quand le barrage d'Assouan a soif ?
"Un fleuve partagé sans règle écrite, c'est une guerre reportée, pas une paix conclue."
Cette phrase, prononcée par une diplomate soudanaise lors d'une réunion à huis clos, résume l'impasse. Les négociations sous l'égide de l'Union africaine ont échoué à produire un accord contraignant. Chaque partie campe sur sa lecture du droit international des fleuves transfrontaliers.
Le Soudan, arbitre malgré lui
Coincé entre les deux géants, Khartoum a longtemps oscillé. Le GERD régule les crues qui, chaque année, endommageaient ses propres infrastructures et pouvait sécuriser l'alimentation de ses barrages. Mais la guerre civile qui déchire le pays depuis 2023 a rendu la position soudanaise illisible : l'État y est fracturé, et personne à Port-Soudan ou ailleurs ne peut engager durablement le pays.
Sur le terrain, les populations riveraines racontent une autre histoire. À Metema, à la frontière soudanaise, les paysans espèrent que l'électrification permettra enfin l'irrigation par pompage. "On nous a promis la lumière, on attend encore les lignes", soupire Almaz Wolde, commerçante, qui vend encore ses tomates au bord d'une route non éclairée.
Ce que révèle le silence des chiffres
Le débat sur le GERD est saturé de symboles et pauvre en données partagées. Les trois pays ne s'accordent même pas sur le volume annuel réel du Nil, ni sur les scénarios de changement climatique qui vont, à coup sûr, bouleverser les apports pluviométriques du plateau éthiopien. Les modèles climatiques régionaux annoncent des précipitations plus violentes et plus erratiques : plus d'eau certaines années, des vides béants d'autres.
C'est là que réside le vrai enjeu. Un barrage géré unilatéralement, dans un climat instable, sans mécanisme de coordination, est une machine à malentendus. La technologie a résolu un problème d'ingénierie ; elle a déplacé le problème politique.
À Addis-Abeba, on préfère parler d'avenir. Le gouvernement rêve d'exporter de l'électricité vers Djibouti, le Kenya, le Soudan, faisant du barrage le cœur d'un marché énergétique régional. Ce serait, à long terme, la meilleure garantie de paix : lier les intérêts plutôt que d'opposer les souverainetés. Encore faudrait-il que les lignes à haute tension traversent des frontières que la géopolitique referme régulièrement.
Le GERD est plein. La question, elle, reste vide de réponse : à qui appartient le Nil quand il ne pleut plus assez pour tout le monde ?
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Aminata Diallo

Léa Dubois-Kouassi
Discussion
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Log in to comment- Inès Ndiaye6 juin 2026
Merci de donner la parole à celles qu’on n’entend jamais.
- Adama Osei7 juin 2026
Analyse limpide, merci pour ce travail.
- Cheikh Sow10 juin 2026
Une tribune courageuse. Respect.
- Ousmane Bâ13 juin 2026
Merci de donner la parole à celles qu’on n’entend jamais.
- Aminata Bâ18 juin 2026
On sent le travail d’enquête derrière chaque paragraphe.
- Fatou Bennani18 juin 2026
On sent le travail d’enquête derrière chaque paragraphe.
- Rokia Chukwu20 juin 2026
La diaspora a besoin de lire ça.
- Ibrahima Ekra20 juin 2026
Le passage sur la jeunesse est particulièrement juste.
- Divine Mwangi20 juin 2026
Vous auriez pu creuser davantage le volet économique.
- Léa Adeyemi24 juin 2026
Pertinent et bien documenté. Abonné convaincu.
- Aïcha Chukwu26 juin 2026
Analyse limpide, merci pour ce travail.
- Camille Eze27 juin 2026
Plus de contenus comme celui-ci, s’il vous plaît !
- Achieng Kasongo29 juin 2026
Une tribune courageuse. Respect.
- Khadija Tazi30 juin 2026
Le passage sur la jeunesse est particulièrement juste.
- Grace Konaté30 juin 2026
Un regard à la fois lucide et plein d’espoir.
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