
Tribune : Arrêtons de vendre le carbone de nos forêts pour dédouaner les pollueurs du Nord

Grace Wanjiru
Environnement · Kenya
Les projets de compensation carbone se multiplient sur les terres communautaires du Kenya. On les présente comme une aubaine. J'y vois surtout une nouvelle forme de dépossession, maquillée en solution climatique.
Un jour, un homme en costume est venu dans un village du sud du Kenya proposer de l'argent aux communautés pour qu'elles « protègent » leurs arbres. En échange, une entreprise lointaine pourrait continuer à émettre du CO2, quelque part en Europe ou en Amérique du Nord, en toute bonne conscience. On appelle cela un « crédit carbone ». Moi, j'appelle cela ce que c'est : un permis de polluer acheté sur le dos des pauvres.
Je veux être précise, car le sujet est piégé. Je ne suis pas contre la préservation des forêts. Je suis contre le mécanisme qui transforme la survie de nos écosystèmes en marchandise vendue à ceux qui refusent de changer leur mode de vie. Il y a là une inversion morale que nous devrions refuser.
La belle promesse et ses zones d'ombre
Sur le papier, tout est séduisant. Une communauté conserve sa forêt intacte, elle capte du carbone, une entreprise polluante paie pour cela, et l'argent finance des écoles, des puits, des dispensaires. Le récit est parfait. Trop parfait.
La réalité, quand on gratte le vernis, est plus trouble. Qui vérifie réellement la quantité de carbone stockée ? Qui garantit que la communauté n'aurait pas, de toute façon, préservé sa forêt ? Combien d'argent arrive effectivement aux habitants, une fois les intermédiaires, les certificateurs et les courtiers servis ? Les enquêtes sur ces projets révèlent souvent des contrats opaques, des promesses non tenues et des populations qui ne comprennent pas ce qu'elles ont signé.
On a demandé à des bergers de renoncer à leurs pâturages ancestraux au nom d'un « marché du carbone » dont ils ne verront jamais la couleur. Est-ce cela, la justice climatique ?
Une dépossession au nom du bien
Le plus insidieux, c'est le retournement de culpabilité. Dans ce système, si la forêt brûle ou si un éleveur y fait paître son troupeau, c'est la communauté qui est accusée de « mettre en péril le projet ». Les vrais responsables du dérèglement — les industries fortement émettrices du Nord — deviennent, comme par magie, les bienfaiteurs. Le pollueur se rachète, le gardien de la forêt devient suspect.
Cette mécanique a un nom dans l'histoire de notre continent : elle rappelle la manière dont les terres ont toujours été confisquées au nom d'un intérêt supérieur défini ailleurs. Hier la mission civilisatrice, aujourd'hui le sauvetage climatique. Les mots changent, la logique de dépossession demeure.
Ce que je propose à la place
Je ne me contente pas de dénoncer. Voici ce que je défends :
- que les pollueurs réduisent leurs émissions à la source, au lieu de les « compenser » à distance ; la compensation ne doit jamais être un substitut à la décarbonation réelle ;
- que les communautés soient propriétaires pleines et entières des décisions concernant leurs terres, avec des contrats transparents rédigés dans leur langue ;
- que le financement de la protection des forêts prenne la forme d'une réparation, un dû, et non d'une transaction commerciale déguisée.
La différence entre une réparation et un crédit carbone n'est pas sémantique. Une réparation reconnaît une dette historique du Nord envers le Sud. Un crédit carbone efface cette dette en la transformant en simple échange marchand, où chacun serait quitte. Nous ne sommes pas quittes.
Nos forêts ne sont pas des coffres-forts à carbone pour absoudre les péchés des autres. Elles sont nos maisons, nos pharmacies, nos sanctuaires, la mémoire vivante de nos peuples. Le jour où nous accepterons de les réduire à une ligne comptable dans le bilan d'une multinationale, nous aurons perdu bien plus que des arbres. Nous aurons perdu le droit de dire que ces terres sont encore les nôtres.
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Aminata Diallo

Léa Dubois-Kouassi
Discussion
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Log in to comment- Julien Traoré9 octobre 2025
Des chiffres, des noms, du terrain — du vrai journalisme.
- Kamau El Amrani17 octobre 2025
Vous auriez pu creuser davantage le volet économique.
- Seydou Konaté17 octobre 2025
Analyse limpide, merci pour ce travail.
- Cheikh Sangaré7 novembre 2025
Une tribune courageuse. Respect.
- Kofi Camara27 novembre 2025
Enfin un regard qui sort des clichés sur le continent.
- Amadou Martin15 décembre 2025
Merci de donner la parole à celles qu’on n’entend jamais.
- Aminata Ekra6 janvier 2026
Le passage sur la jeunesse est particulièrement juste.
- Fatou Sankara20 février 2026
Des chiffres, des noms, du terrain — du vrai journalisme.
- Wambui Wanjiru15 avril 2026
Article essentiel. À faire circuler largement.
- Aminata Owusu24 avril 2026
Des chiffres, des noms, du terrain — du vrai journalisme.
- Léa Bâ6 mai 2026
Un point de vue rafraîchissant, hâte de lire la suite.
- Blaise El Amrani5 juin 2026
On sent le travail d’enquête derrière chaque paragraphe.
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