
Santé mentale des jeunes : le tabou que Nairobi commence à peine à briser

Grace Wanjiru
Environnement · Kenya
Dépression, anxiété, suicides : longtemps enfouie sous le silence et la stigmatisation, la souffrance psychique des jeunes Kényans sort de l'ombre. Portraits d'une génération qui ose enfin nommer son mal-être.
Dans un petit local du centre de Nairobi, une dizaine de jeunes sont assis en cercle. C'est un groupe de parole sur la santé mentale, une chose encore rare et discrète dans une société où l'on n'évoque pas volontiers ses tourments intérieurs. Brian Otieno, étudiant de 22 ans, prend la parole d'une voix hésitante : « Chez moi, on ne dit pas qu'on est déprimé. On dit qu'on est fatigué, ou qu'on manque de foi. »
Cette phrase résume tout un rapport culturel à la souffrance psychique. Longtemps, en Afrique de l'Est comme ailleurs, les troubles mentaux ont été relégués au registre du surnaturel, de la faiblesse morale ou de la honte familiale. On cachait le proche « qui n'allait pas bien ». On priait. On se taisait.
Une génération sous pression
Or les jeunes urbains d'aujourd'hui font face à une accumulation de pressions inédites : chômage massif malgré les diplômes, hyperconnexion aux réseaux sociaux et à leurs comparaisons toxiques, éclatement des structures familiales traditionnelles, coût de la vie qui explose. Le cocktail est explosif pour la santé mentale.
Les professionnels de santé alertent sur la hausse des cas de dépression et d'anxiété chez les 18-30 ans, ainsi que sur des chiffres préoccupants concernant les suicides et les tentatives de suicide, longtemps sous-déclarés en raison de la stigmatisation et, dans certains contextes, de leur caractère pénalisé.
« On a une jeunesse instruite, connectée, ambitieuse, et profondément angoissée par un avenir qui lui semble bouché. Le désespoir n'est pas qu'une affaire individuelle, il a des racines sociales », analyse une psychologue de Nairobi.
Le poids des mots qui manquent
L'un des obstacles est linguistique et culturel. Dans plusieurs langues locales, le vocabulaire pour décrire la dépression clinique est pauvre ou inexistant. Comment demander de l'aide pour un mal qu'on ne sait pas nommer ? Des initiatives tentent d'adapter les concepts de santé mentale aux réalités culturelles, en s'appuyant sur des expressions et des métaphores familières.
Les églises et les communautés religieuses, très influentes, jouent un rôle ambivalent. Elles offrent un soutien et un sentiment d'appartenance précieux, mais interprètent parfois la détresse psychique comme un problème spirituel, retardant l'accès à des soins appropriés. Un dialogue s'ébauche entre soignants et responsables religieux pour concilier les approches.
Ce qui manque cruellement
Le système de santé mentale kényan reste largement sous-doté. Les besoins sont immenses :
- un nombre de psychiatres et de psychologues très insuffisant au regard de la population ;
- une intégration de la santé mentale dans les soins de premier recours, encore embryonnaire ;
- la dépénalisation et la déstigmatisation des comportements suicidaires, pour que les personnes en crise osent demander de l'aide sans crainte.
Face à ces manques, ce sont souvent des initiatives portées par les jeunes eux-mêmes qui comblent le vide : lignes d'écoute bénévoles, groupes de parole, campagnes de sensibilisation sur les réseaux sociaux. Une génération se soigne un peu elle-même, faute de mieux, en refusant le silence de ses aînés.
À la fin de la séance, dans le local de Nairobi, Brian Otieno semble apaisé. Il n'a rien résolu de ses difficultés matérielles, toujours là. Mais il a fait quelque chose de rare et de puissant : il a mis des mots sur son mal-être, devant des pairs qui l'ont écouté sans le juger. « Ici, je peux dire que je ne vais pas bien sans avoir honte », glisse-t-il.
C'est peu et c'est énorme. Car briser un tabou centenaire ne commence pas dans les ministères ni dans les grands plans nationaux. Cela commence dans un cercle de chaises, par une voix qui ose enfin dire tout haut ce que trop de jeunes portent en silence. Nairobi, lentement, apprend à écouter.
Audio version

Aminata Diallo

Léa Dubois-Kouassi
Discussion
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Log in to comment- Divine Mwangi4 janvier 2026
Ça résonne fort avec ce que je vis ici à Abidjan.
- Camille Kamau11 février 2026
Merci de donner la parole à celles qu’on n’entend jamais.
- Adama Ouédraogo20 février 2026
Exactement le genre de contenu qui manquait.
- Ama Diop6 juin 2026
Bravo pour la nuance, c’est rare sur ce sujet.
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