
Diabète en silence : l'épidémie que les villes est-africaines refusent de voir

Grace Wanjiru
Environnement · Kenya
Longtemps considéré comme une maladie de riches, le diabète de type 2 explose dans les classes moyennes urbaines du Kenya. Dépistage tardif, insuline hors de prix : enquête sur une bombe sanitaire à retardement.
Joseph Kariuki, comptable de 47 ans à Nairobi, a découvert son diabète aux urgences, dans le coma. « J'avais soif tout le temps, je maigrissais, mais je pensais que c'était le stress du travail. » Son cas est loin d'être isolé. Dans les hôpitaux de la capitale kényane, les médecins tirent la sonnette d'alarme : le diabète de type 2 progresse à une vitesse alarmante, et une part importante des malades l'ignorent.
Pendant des décennies, l'attention sanitaire en Afrique de l'Est s'est concentrée, à juste titre, sur les maladies infectieuses : VIH, tuberculose, paludisme. Pendant ce temps, une transition silencieuse s'opérait. L'urbanisation, la sédentarité et l'arrivée massive d'aliments ultra-transformés bon marché ont créé les conditions d'une épidémie de maladies non transmissibles.
Le piège de la modernité alimentaire
Dans les quartiers de Nairobi, les échoppes vendant sodas sucrés, chips et pains industriels ont proliféré. « On a remplacé les aliments traditionnels riches en fibres par des calories vides », explique la nutritionniste Wanjiku Mbugua. « Le régime ancestral, à base de légumes-feuilles et de céréales complètes, protégeait. Le régime urbain moderne rend malade. »
Le paradoxe est cruel : dans un continent encore marqué par la sous-nutrition, une frange croissante de la population souffre désormais de l'excès et du déséquilibre. Obésité et malnutrition cohabitent parfois dans le même foyer, voire chez la même personne à différents âges de sa vie.
« Le diabète ne fait pas de bruit au début. Quand le patient consulte, les dégâts sont souvent déjà là : reins, yeux, nerfs », alerte un endocrinologue de l'hôpital Kenyatta.
Le scandale du prix de l'insuline
Pour ceux qui sont diagnostiqués, un autre calvaire commence : le coût du traitement. L'insuline, indispensable à certains patients, reste chère et son approvisionnement irrégulier dans les structures publiques. Les bandelettes de contrôle de la glycémie représentent une dépense récurrente que beaucoup de familles ne peuvent assumer.
Le résultat est une inégalité brutale devant la maladie. Un diabétique aisé de Nairobi peut espérer une vie longue et gérée. Un diabétique pauvre, dans le même quartier, risque l'amputation, la cécité ou l'insuffisance rénale, faute d'un traitement régulier. La maladie chronique devient un révélateur des fractures sociales.
Ce qu'une réponse sérieuse impliquerait
Les spécialistes de santé publique plaident pour une stratégie à plusieurs niveaux :
- intégrer le dépistage du diabète et de l'hypertension dans les soins de premier recours, y compris dans les dispensaires ruraux ;
- réguler la publicité et la fiscalité des boissons sucrées et des aliments ultra-transformés, sur le modèle de certaines taxes déjà expérimentées ailleurs ;
- garantir l'accès à l'insuline à un prix abordable, en négociant les achats groupés et en renforçant les chaînes d'approvisionnement.
Rien de tout cela n'est spectaculaire, et c'est précisément le problème. Une épidémie lente et invisible mobilise moins de moyens et moins d'émotion qu'une flambée infectieuse. Pourtant, les projections démographiques et sanitaires sont sans appel : sans action, le nombre de diabétiques en Afrique subsaharienne devrait fortement augmenter dans les décennies à venir, submergeant des systèmes de santé déjà fragiles.
Joseph Kariuki, lui, a survécu à son coma. Il contrôle désormais sa glycémie chaque matin, surveille son alimentation et marche une heure par jour. « J'ai eu de la chance, dit-il. J'avais les moyens de me soigner. » Cette chance, dans les villes est-africaines, ne devrait pas être un privilège. Elle devrait être un droit. C'est tout l'enjeu d'une prise de conscience qui, aujourd'hui encore, tarde à venir.
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Aminata Diallo

Léa Dubois-Kouassi
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