
Pourquoi je continue de croire au football congolais malgré tout
Trente ans de désillusions, de matchs volés et de promesses non tenues. Et pourtant, chaque soir de sélection, je rebranche la radio. Voici pourquoi je refuse d'abandonner les Léopards.
Je devrais être guéri. À mon âge, après tout ce que j'ai vu, la raison commanderait de tourner la page, de me trouver un passe-temps moins cruel — la pêche sur le fleuve, peut-être, ou le jardinage. Au lieu de quoi, chaque soir de match des Léopards, je me retrouve la main crispée sur le poste de radio de mon père, à souffrir comme un gamin de dix ans. Je suis, comme des millions de Congolais, incurable.
Une passion qui se transmet comme une maladie de famille
Mon grand-père racontait la génération dorée des années 1970, celle qui porta le pays au sommet du continent et jusqu'à une Coupe du monde. Il en parlait comme d'autres parlent de la guerre : les yeux brillants, la voix qui tremble. Cette mémoire-là, on me l'a léguée avant même que je sache lire. J'ai grandi persuadé que porter le maillot des Léopards était la plus haute des vocations.
Puis j'ai grandi pour de bon. Et j'ai appris l'autre versant : les qualifications ratées de peu, les fédérations minées par les querelles, les primes de match qui n'arrivent pas, les joueurs qui menacent de faire grève dans le tunnel avant un match décisif. J'ai appris la colère. J'ai éteint la radio, parfois, en jurant qu'on ne m'y reprendrait plus.
On ne choisit pas son équipe nationale comme on choisit une paire de chaussures. On en hérite. Et un héritage, même douloureux, on ne le jette pas à la poubelle.
Ce que le football dit de nous
Car voilà ce que les cyniques ne comprennent pas. Quand les Léopards jouent, ce n'est pas seulement onze hommes qui courent après un ballon. C'est un pays de près de cent millions d'habitants qui, pour quatre-vingt-dix minutes, respire au même rythme. À Kinshasa, à Lubumbashi, à Goma, à Bruxelles et à Paris où vit la diaspora, on regarde le même écran, on retient le même souffle. Dans un pays traversé par tant de fractures, cette communion vaut de l'or.
J'ai vu des inconnus tomber dans les bras les uns des autres après un but. J'ai vu des embouteillages de joie paralyser le boulevard du 30-Juin. J'ai vu, aussi, le silence terrible d'une défaite, quand toute une ville rentre chez elle la tête basse. Le football ne règle aucun de nos problèmes. Il ne construit pas de routes, ne soigne pas les malades, ne crée pas d'emplois. Mais il nous rappelle, l'espace d'un soir, que nous sommes un seul peuple.
Alors, oui, je continue
Je continue parce que la génération actuelle mérite qu'on la soutienne, malgré les dirigeants qui la desservent. Je continue parce que ces gamins qui tapent dans un ballon crevé sur les terrains de Ndjili rêvent, eux aussi, du maillot. Je continue parce que abandonner les Léopards, ce serait abandonner une part de ce qui me relie à mon grand-père, à mon père, à mon pays.
Qu'on me comprenne bien : je ne demande pas qu'on ferme les yeux. Je suis le premier à réclamer des comptes à ceux qui gèrent notre football comme une chasse gardée. La lucidité n'est pas l'ennemie de la passion — elle en est la condition. On peut aimer et exiger mieux. On le doit, même.
Ce soir, il y a match. J'ai sorti le vieux poste. La friture crépite, le commentateur s'échauffe, l'hymne monte. Et malgré tout, malgré les trente ans, mon cœur bat plus vite. Incurable, je vous dis. Et fier de l'être.
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Aminata Diallo

Léa Dubois-Kouassi
Discussion
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Log in to comment- Chinedu El Amrani24 février 2026
Analyse limpide, merci pour ce travail.
- Sofiane Asante4 avril 2026
La diaspora a besoin de lire ça.
- Gloire Coulibaly20 avril 2026
Une tribune courageuse. Respect.
- Kwabena Johnson30 avril 2026
Article essentiel. À faire circuler largement.
- Kadiatou Mensah7 mai 2026
Des chiffres, des noms, du terrain — du vrai journalisme.
- Aïcha Benjelloun15 mai 2026
Je ne suis pas d’accord avec la conclusion, mais le raisonnement est solide.
- Otieno Asante21 mai 2026
Analyse limpide, merci pour ce travail.
- Boubacar Girma2 juin 2026
Article essentiel. À faire circuler largement.
- Divine Cissé12 juin 2026
Le passage sur la jeunesse est particulièrement juste.
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