
Mobile money au Ghana : quand la taxe e-levy a fissuré une révolution

Kwame Mensah
Économie · Ghana
Trois ans après son introduction, la taxe sur les transferts électroniques a laissé des cicatrices dans les kiosques d'Accra. Enquête sur un impôt qui a fait reculer l'inclusion financière au moment où elle décollait.
À Nima, quartier populaire du nord d'Accra, le kiosque bleu de Fatima Abdulai ne désemplit pas. Mais depuis l'introduction de l'e-levy, cette taxe de 1,5 % sur les transferts d'argent mobile, quelque chose s'est brisé dans le rythme des transactions. « Les gens me demandent maintenant de leur donner du cash pour éviter la taxe. Ils préfèrent marcher trois kilomètres plutôt que d'envoyer dix cedis par MoMo », raconte-t-elle en comptant une liasse de billets froissés.
Le Ghana avait pourtant été célébré comme un laboratoire de l'inclusion financière. Entre 2017 et 2021, le nombre de comptes de monnaie électronique actifs avait plus que doublé. Le mobile money y était devenu l'artère invisible de l'économie informelle : le maçon payé par transfert, la vendeuse de kenkey qui règle son fournisseur, l'étudiant qui reçoit sa pension mensuelle du village.
Un impôt né d'une dette
La taxe a été votée en 2022, dans un contexte de crise budgétaire aiguë. Le gouvernement cherchait désespérément à élargir une assiette fiscale rongée par l'informalité. Sur le papier, l'idée avait une logique brutale : puisque des milliards de cedis transitaient hors du filet fiscal, autant taxer le flux là où il devenait visible.
Mais les architectes de la mesure avaient sous-estimé la sensibilité au prix des petits utilisateurs. Une étude de l'Institut de recherche statistique et économique de l'université du Ghana a estimé que le volume des transactions de mobile money avait chuté de manière significative dans les mois suivant l'entrée en vigueur, avant une reprise partielle.
« On a taxé la confiance. Or la confiance, dans une économie de cash, ne se reconstruit pas par décret. »
Kojo Antwi, économiste indépendant basé à Kumasi, ne mâche pas ses mots. Selon lui, l'erreur fondamentale a été de considérer le mobile money comme une simple technologie de paiement, alors qu'il s'agissait d'un dispositif d'inclusion. « Chaque cedi taxé au bas de la pyramide a renvoyé quelqu'un vers le matelas et la boîte à biscuits. »
Le retour du liquide
Sur les marchés de Makola, les changeurs informels ont retrouvé de la vigueur. Les commerçants ont développé des stratégies d'évitement d'une ingéniosité redoutable : fractionnement des paiements sous le seuil d'exonération quotidien, recours accru aux retraits en espèces, multiplication des comptes.
Les opérateurs, eux, ont vu leurs revenus de commissions se contracter. Un cadre d'un grand opérateur télécom, qui préfère rester anonyme, décrit une année 2022 « catastrophique en termes d'adoption de nouveaux services ». Les projets de crédit numérique adossé à l'historique des transactions ont été mis en pause, faute de données fiables sur des utilisateurs devenus soudain méfiants.
Leçons pour le continent
L'expérience ghanéenne résonne bien au-delà de ses frontières. De l'Ouganda à la Tanzanie, plusieurs gouvernements ont été tentés par la même solution de facilité fiscale. Chaque fois, le même scénario s'est rejoué : recettes inférieures aux prévisions, recul de l'usage, colère populaire.
La véritable question, estime Kojo Antwi, n'est pas de savoir s'il faut taxer le numérique, mais comment le faire sans détruire ce qu'on cherche à imposer. « Une taxe progressive, exonérant réellement les petits montants et frappant les gros flux commerciaux, aurait été défendable. On a fait l'inverse par facilité administrative. »
Le gouvernement a depuis révisé le taux à la baisse, reconnaissant implicitement l'échec de la version initiale. Mais dans le kiosque de Fatima Abdulai, la méfiance demeure. « Une fois qu'on a appris à se cacher du fisc, on n'oublie pas », sourit-elle. Le Ghana devra réapprendre à ses citoyens que le numérique n'est pas un piège. Cela prendra plus de temps qu'il n'en a fallu pour le construire.
Audio version

Aminata Diallo

Léa Dubois-Kouassi
Discussion
(10)Partagez votre point de vue et découvrez les réactions des lecteurs.
Log in to join the discussion and comment on this article.
Log in to comment- Samuel Traoré25 mars 2026
Question : avez-vous des sources sur le dernier chiffre cité ?
- Boubacar Girma13 avril 2026
Ça m’a rappelé mon village. Merci pour l’émotion.
- Kwabena Sangaré14 avril 2026
Ça m’a rappelé mon village. Merci pour l’émotion.
- Lamine Traoré19 avril 2026
Question : avez-vous des sources sur le dernier chiffre cité ?
- Grace Konaté10 mai 2026
Bravo pour la nuance, c’est rare sur ce sujet.
- Achieng Konaté14 mai 2026
Ça m’a rappelé mon village. Merci pour l’émotion.
- Otieno Konaté15 mai 2026
Bravo pour la nuance, c’est rare sur ce sujet.
- Aminata Diop28 mai 2026
Je garde cet article, il fera référence.
- Salma Dubois14 juin 2026
Pertinent et bien documenté. Abonné convaincu.
- Moussa Tshimanga16 juin 2026
Enfin un regard qui sort des clichés sur le continent.
Also worth reading

Le pari solaire des mini-réseaux : électrifier là où le poteau n'arrivera jamais
Pendant que les grandes villes se battent contre le dumsor, des villages entiers du nord s'éclairent grâce à des mini-réseaux solaires. Une révolution silencieuse qui pourrait redessiner la carte énergétique du continent.
Par Kwame Mensah
3 min
The Sunday the Sea Islands Sang in Krio and No One Needed a Translator
On a South Carolina barrier island, a Gullah Geechee congregation hosted visitors from Sierra Leone. The two groups, separated by an ocean and 250 years, discovered they still shared words, songs, and the same rice.
Par Marcus Johnson
3 min
Coupe du Monde : De la marge au centre du jeu, comment l'Afrique a conquis sa place ?
Sur les dix nations africaines présentes à la Coupe du monde 2026, neuf ont franchi le premier tour, un bilan sans précédent
Par Aminata Diallo
6 min
