
À Tombouctou, les manuscrits sauvés attendent encore d'être lus

Sékou Traoré
Histoire & Mémoire · Mali
Dix ans après l'exfiltration de 350 000 manuscrits vers Bamako, la restauration patine et une génération de chercheurs maliens s'impatiente. Enquête sur un trésor à moitié endormi.
Dans une pièce climatisée d'un immeuble discret du quartier de Baco-Djicoroni, à Bamako, des dizaines de malles métalliques s'empilent contre les murs. À l'intérieur, des liasses de papier ocre, parfois vermoulues, portent l'écriture serrée de savants qui ont écrit là il y a quatre, cinq, six siècles. Ce sont les manuscrits de Tombouctou, ou du moins ce qu'il en reste après la grande fuite de 2012, quand des familles et des bibliothécaires les ont soustraits, à dos d'âne et en pirogue, à la fureur des occupants qui menaçaient de les brûler.
« On les a sauvés du feu. Personne ne se demande si on les sauve de l'oubli », lâche Fatoumata Haïdara, restauratrice formée à l'institut Ahmed-Baba, en tournant délicatement le feuillet d'un traité d'astronomie du XVIᵉ siècle.
Un patrimoine évalué mais mal connu
Les chiffres circulent, imprécis : entre 300 000 et 400 000 documents auraient été mis à l'abri. Traités de droit malékite, correspondances commerciales, poèmes soufis, recettes médicales, contrats d'affranchissement d'esclaves : le corpus embrasse toute la vie intellectuelle de la boucle du Niger, du XIIIᵉ au XIXᵉ siècle. Il atteste que l'Afrique de l'Ouest a écrit, longuement, en arabe et en ajami — le songhaï, le peul, le bambara transcrits en caractères arabes.
« Nous avons passé des décennies à répéter que l'Afrique était orale. C'est vrai pour beaucoup de choses, mais Tombouctou est la preuve que nous avons aussi été une civilisation de la bibliothèque », insiste l'historien Yehia Cissé, joint à Ségou. La nuance est de taille : elle déplace le récit d'un continent supposé sans archives.
La numérisation, promesse à demi tenue
Depuis 2013, plusieurs projets internationaux ont financé la numérisation. Des dizaines de milliers de pages sont désormais en ligne, consultables depuis Bamako, Le Caire ou Princeton. Mais le rythme reste lent, et surtout, la lecture savante — l'édition critique, la traduction, le commentaire — accuse un retard vertigineux.
« Numériser une page, c'est une chose. La comprendre, l'éditer, en faire un savoir vivant, c'en est une autre. Nous manquons d'arabisants doublés d'historiens. »
Ce constat, on l'entend dans les couloirs de l'université des sciences sociales et de gestion de Bamako. Les jeunes docteurs qui sauraient déchiffrer ces textes partent souvent enseigner à l'étranger, faute de postes et de financements pérennes au pays. Le paradoxe est cruel : le trésor est rentré au Mali, mais l'expertise pour le lire s'exile.
Ce que ces pages pourraient changer
Les enjeux dépassent la seule érudition. Plusieurs manuscrits documentent des pratiques de gouvernance, de médiation des conflits, de gestion de l'eau et des terres, dans une région aujourd'hui déchirée. « Nos ancêtres ont su faire cohabiter éleveurs et cultivateurs, négocier avec le désert. Ces textes sont peut-être des manuels de paix », suggère Fatoumata Haïdara.
Il y a aussi une urgence matérielle. Le climat de Bamako — humidité, chaleur — n'est pas celui de Tombouctou. Des champignons attaquent le papier. Les malles s'entassent plus vite qu'elles ne se traitent.
- Un institut public sous-doté financièrement
- Des bibliothèques familiales privées jalouses de leurs fonds
- Des bailleurs qui financent la numérisation mais rarement la formation longue
Faut-il, un jour, rapatrier les manuscrits à Tombouctou, quand la sécurité le permettra ? La question divise. Certains y voient une réparation symbolique nécessaire ; d'autres, un risque insensé. En attendant, dans la pièce climatisée de Baco-Djicoroni, Fatoumata referme sa malle. « Ils ont attendu six cents ans. Ils peuvent bien attendre encore un peu. Mais pas éternellement. »
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Aminata Diallo

Léa Dubois-Kouassi
Discussion
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Log in to comment- Camille Sy6 octobre 2025
Une tribune courageuse. Respect.
- Rachid Bekele9 octobre 2025
Un regard à la fois lucide et plein d’espoir.
- Grace Camara31 octobre 2025
Des chiffres, des noms, du terrain — du vrai journalisme.
- Ama Fall25 décembre 2025
Bravo pour la nuance, c’est rare sur ce sujet.
- Leïla Asante8 mars 2026
Une tribune courageuse. Respect.
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