
Le retour au village qui n'a jamais lieu : ces jeunes coincés entre la ville et l'origine

Aminata Diallo
Société · Sénégal
Ils ont grandi à Dakar, mais leur famille reste attachée à un village qu'ils connaissent mal. Cette jeunesse urbaine navigue entre deux appartenances, sommée de rester fidèle à des racines dont elle s'est éloignée sans le vouloir.
Quand on demande à Cheikh d'où il vient, il marque toujours un temps d'hésitation. « De Dakar, je suis né ici. Mais mon village, c'est dans le Sine. » Le « mais » dit tout. À vingt-cinq ans, ce jeune développeur informatique porte en lui une géographie compliquée : celle d'une ville qui l'a fait et d'un village qui le réclame.
Il y retourne deux fois l'an, pour les grandes fêtes. « Là-bas, je suis le citadin, celui qui a réussi, celui à qui on demande de l'argent. Ici, à Dakar, je suis un provincial pour ceux dont les familles sont installées depuis trois générations. Nulle part je ne suis tout à fait chez moi. »
Une génération entre deux mondes
Cheikh appartient à une catégorie nombreuse mais rarement nommée : ces jeunes urbains de première ou deuxième génération, dont les parents ont quitté la campagne pour la ville, et qui héritent d'un lien au village à la fois puissant et distendu. Ils en parlent la langue, en connaissent les codes, mais n'y ont jamais vraiment vécu.
Ce lien n'est pas anecdotique. Il structure les obligations sociales, les solidarités financières, les mariages, les funérailles. Le village reste le lieu de l'origine, celui où l'on est enterré, où l'on célèbre, où l'on prouve qu'on n'a pas oublié d'où l'on vient.
« Mon salaire, une partie part au village chaque mois. Pour des gens que je connais à peine mais qui sont ma famille. On ne discute pas ça », explique Cheikh.
Le poids de la fidélité
Cette fidélité a un coût. Financier d'abord : une part significative des revenus des jeunes citadins remonte vers le village, pour soutenir des parents restés, financer des projets collectifs, honorer des cérémonies. Émotionnel ensuite : la crainte permanente d'être jugé comme celui qui a « oublié les siens », qui s'est « perdu en ville ».
« Le pire reproche, chez nous, c'est de dire de quelqu'un qu'il a tourné le dos à son origine, dit Cheikh. Alors même si tu es fauché, même si tu galères à Dakar, tu envoies. Tu montres. Tu prouves. »
Cette pression pèse particulièrement sur les épaules de ceux qui ont fait des études et décroché un emploi. Ils sont devenus l'espoir de toute une lignée. Leur réussite individuelle est une propriété collective. « Je n'ai pas le droit d'échouer, dit-il. Trop de gens comptent sur moi. »
Réinventer l'appartenance
Comment cette génération vit-elle cette tension ? Certains la fuient, coupant les ponts, au prix d'une culpabilité tenace. D'autres l'embrassent totalement, faisant du village le centre de leur identité malgré la distance. Beaucoup, comme Cheikh, bricolent un équilibre instable, faisant la navette entre deux fidélités.
De nouvelles formes émergent aussi. Des groupes de ressortissants qui, depuis la ville, financent collectivement des projets dans leur village d'origine — une école, un forage, un poste de santé. Une manière de tenir le lien autrement que par le seul mandat individuel.
- Une jeunesse urbaine héritant d'un lien au village puissant mais distendu.
- Des transferts financiers réguliers vers l'origine, non négociables socialement.
- Des associations de ressortissants qui réinventent la solidarité collective.
Cheikh, lui, prépare déjà son prochain retour pour la Tabaski. Il a mis de l'argent de côté, choisi les cadeaux, prévu les enveloppes. « J'y vais avec plaisir et avec un poids sur la poitrine, dit-il. C'est ça, être de deux endroits à la fois. Tu appartiens partout et complètement nulle part. »
Discussion
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Log in to comment- Yassine Bekele23 novembre 2025
Exactement le genre de contenu qui manquait.
- Sarah Martin4 février 2026
Article essentiel. À faire circuler largement.
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