
Faut-il enterrer le franc CFA ? Lettre à ceux qui n'osent pas la question

Kwame Mensah
Économie · Ghana
Tribune. On me dit que le débat sur le franc CFA est idéologique, dépassé, importé. Je réponds qu'aucune monnaie arrimée à un ancien empire ne peut porter des économies souveraines. Il est temps de parler d'argent, pas de symboles.
Je n'utilise pas le franc CFA. Le cedi ghanéen, ma monnaie, a ses propres démons : inflation galopante, dépréciation vertigineuse. Je pourrais donc me taire et laisser mes voisins de la zone franc régler leurs comptes. Mais on ne construit pas un continent en regardant brûler la maison d'à côté. Alors permettez-moi, depuis Accra, de poser franchement la question que tant hésitent à formuler.
Le franc CFA, utilisé par quatorze pays d'Afrique de l'Ouest et centrale, reste arrimé à l'euro par une parité fixe. Ce régime offre une stabilité que le cedi peut nous envier, je le concède. Mais à quel prix ?
La stabilité contre la souveraineté
La parité fixe signifie qu'un pays de la zone franc ne peut dévaluer sa monnaie pour restaurer sa compétitivité, ni la laisser flotter pour absorber un choc extérieur. Sa politique monétaire est, dans les faits, importée. Quand la Banque centrale européenne relève ses taux pour combattre l'inflation en Allemagne, les économies ouest-africaines subissent une rigueur monétaire qui ne correspond pas à leurs besoins.
« Une monnaie n'est pas neutre. Elle porte en elle une vision du monde, une hiérarchie, une histoire. Celle du CFA commence dans les colonies. »
On objectera que la stabilité protège l'épargne et attire les investisseurs. C'est vrai. Mais cette stabilité a un revers : elle tend à surévaluer la monnaie, à renchérir les exportations, à favoriser les importations. Elle arrange les élites urbaines qui voyagent et importent, moins les producteurs qui exportent.
L'argument qu'on n'ose pas entendre
Les défenseurs du CFA agitent le spectre de l'inflation ghanéenne ou nigériane pour disqualifier toute réforme. « Regardez le cedi ! » me lance-t-on souvent. Argument malhonnête. Le Ghana connaît l'inflation parce que sa banque centrale a fait des erreurs, pas parce qu'il possède sa propre monnaie. La souveraineté monétaire n'est pas une garantie de bonne gestion ; c'en est simplement la condition.
Les États-Unis, le Japon, l'Afrique du Sud ont leur monnaie et la gèrent, bien ou mal, selon leurs choix. Personne ne songerait à arrimer le rand sud-africain à l'euro pour le stabiliser. Pourquoi ce qui est évident pour Pretoria devient-il tabou pour Dakar ou Abidjan ?
Sortir sans sauter dans le vide
Je ne prône pas une sortie brutale et improvisée. Rompre du jour au lendemain une parité vieille de décennies serait irresponsable. Ce que j'appelle de mes vœux, c'est une trajectoire : une réforme progressive vers une monnaie régionale véritablement gérée par et pour les Africains, avec des institutions crédibles, une discipline budgétaire partagée, et une convertibilité qui ne dépende plus d'un Trésor étranger.
Le projet de l'eco, cette monnaie ouest-africaine sans cesse annoncée et sans cesse repoussée, pourrait être ce chemin. Mais il ne le sera que si l'on cesse de le concevoir comme un CFA rebaptisé. Changer le nom sans changer l'architecture serait la pire des trahisons.
Je sais que ces mots dérangent. On me traitera de nationaliste naïf, d'idéologue. Qu'importe. Une génération d'Africains grandit qui ne comprend plus pourquoi sa monnaie porte encore le nom d'un colonisateur et sa garantie dans les coffres d'une ancienne métropole. À cette génération, on doit une réponse. Pas des symboles. De l'argent, de la stratégie, du courage.
Depuis Accra, avec le cedi chancelant dans ma poche, je le dis sans détour : le débat sur le CFA n'est pas dépassé. Il ne fait que commencer.
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Aminata Diallo

Léa Dubois-Kouassi
Discussion
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Log in to comment- Fatou Sow19 octobre 2025
La diaspora a besoin de lire ça.
- Mariama Touré27 novembre 2025
Article essentiel. À faire circuler largement.
- Merveille El Amrani20 janvier 2026
Une tribune courageuse. Respect.
- Modou Diallo7 février 2026
Exactement le genre de contenu qui manquait.
- Julien Chukwu8 mai 2026
On sent le travail d’enquête derrière chaque paragraphe.
- Divine Laurent9 juin 2026
Article essentiel. À faire circuler largement.
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