
Entre le fleuve et le sable : comment les Bozo et les Peuls négocient encore la survie

Sékou Traoré
Histoire & Mémoire · Mali
Sur le Niger central, pêcheurs bozo et éleveurs peuls perpétuent des pactes vieux de siècles pour partager l'eau et l'herbe. Le changement climatique et l'insécurité mettent ces alliances à rude épreuve.
À l'aube, sur le port de Mopti, les pirogues bozo glissent déjà entre les bancs de sable pendant que, sur la berge, un jeune Peul mène ses zébus vers un point d'abreuvement convenu. Rien, dans cette scène ordinaire, ne trahit qu'elle repose sur un édifice diplomatique élaboré au fil des générations. Pourtant, chaque geste obéit à des règles tacites qui déterminent qui pêche où, qui abreuve quand, et à qui l'on paie quoi.
Le sanankuya, cette parenté qui désamorce
Le socle de cette coexistence porte un nom : le sanankuya, ou « parenté à plaisanterie ». Entre Bozo et Peuls, entre Dogon et Bozo, entre certaines familles nommées, il est permis — il est même obligatoire — de s'insulter joyeusement, de se moquer, de se traiter d'esclaves ou de mangeurs de haricots. Ces railleries ritualisées interdisent la violence réelle.
« Mon cousin à plaisanterie peut me prendre mon poisson, je ne peux pas me fâcher. C'est comme ça depuis nos ancêtres. On rit, et l'affaire est réglée. »
Amadou Bâ, éleveur croisé près de Konna, résume ainsi un mécanisme que les anthropologues étudient depuis un siècle et que les diplomates du monde entier feraient bien d'observer. Le sanankuya transforme la rivalité potentielle pour les ressources en jeu social codifié.
La bourgoutière, richesse convoitée
L'enjeu concret, c'est le bourgou, cette herbe grasse qui pousse dans les plaines inondées du delta intérieur du Niger. Quand la crue se retire, elle découvre des pâturages exceptionnels. Depuis le XIXᵉ siècle et l'empire peul du Macina, un système sophistiqué régit l'accès à ces bourgoutières : ordre de passage des troupeaux, redevances, dates d'entrée fixées par les maîtres des pâturages, les dioro.
« Ce système, le dina, a fonctionné parce qu'il était clair et respecté par tous. Chacun savait sa place et son droit », explique Aïssata Dicko, chercheuse en gestion des ressources naturelles à Sévaré. Le problème, ajoute-t-elle, c'est que deux forces le fragilisent aujourd'hui.
La double pression
La première est climatique. Les crues sont plus irrégulières, les bourgoutières plus rares, la compétition plus âpre. Quand l'herbe manque, les pactes anciens grincent.
La seconde est sécuritaire. Depuis une décennie, l'insécurité qui ronge le centre du Mali a instrumentalisé les vieilles rivalités professionnelles. Là où Bozo, Peuls et Dogon négociaient, des groupes armés ont attisé des lignes de fracture, transformant des conflits d'usage réglables en affrontements meurtriers.
- Des couloirs de transhumance devenus dangereux
- Des marchés de bétail désertés
- Des jeunes qui ne connaissent plus les codes de leurs aînés
Aïssata Dicko refuse pourtant le fatalisme. Elle documente, village par village, des accords locaux qui tiennent encore, des conventions signées entre communautés sous l'égide de notables respectés. « La sagesse n'a pas disparu. Elle est juste attaquée. Notre travail, c'est de montrer qu'elle marche encore, pour donner envie de la défendre. »
Sur le port de Mopti, le jeune Peul et le vieux pêcheur bozo échangent une dernière plaisanterie. « Voleur de poisson ! » « Buveur de lait tourné ! » Ils rient. Entre le fleuve et le sable, ce rire-là vaut tous les traités.
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Aminata Diallo

Léa Dubois-Kouassi
Discussion
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Log in to comment- Ama Fall13 mai 2026
Ça résonne fort avec ce que je vis ici à Abidjan.
- Mariama Bekele15 mai 2026
Des chiffres, des noms, du terrain — du vrai journalisme.
- Christelle Camara4 juin 2026
Texte puissant. Je le partage à toute ma famille.
- Ibrahima Cissé8 juin 2026
Ça m’a rappelé mon village. Merci pour l’émotion.
- Kamau Sankara13 juin 2026
Merci de donner la parole à celles qu’on n’entend jamais.
- Blaise Mukendi14 juin 2026
Texte puissant. Je le partage à toute ma famille.
- Lamine Dubois18 juin 2026
Merci de donner la parole à celles qu’on n’entend jamais.
- Inès Sy21 juin 2026
Je garde cet article, il fera référence.
- Kwabena Johnson22 juin 2026
Ça m’a rappelé mon village. Merci pour l’émotion.
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