
CEDEAO : après le divorce, l'introuvable architecture de sécurité au Sahel

Thierry Kacou
Politique · Côte d'Ivoire
Un an après le retrait officiel du Mali, du Burkina Faso et du Niger, la CEDEAO cherche encore sa doctrine. Entre corridors commerciaux menacés et coopération sécuritaire éclatée, Abidjan avance à tâtons.
Il est huit heures à Ouangolodougou, dernier gros bourg ivoirien avant la frontière burkinabè, et le poste de douane fonctionne au ralenti. Depuis que l'Alliance des États du Sahel (AES) a acté son retrait de la CEDEAO, les camionneurs qui montent vers Bobo-Dioulasso ne savent plus très bien à quel tarif se vouer. « On nous parle de libre circulation maintenue, mais chaque semaine un agent invente un droit nouveau », souffle Adama Ouédraogo, transporteur depuis vingt ans sur cet axe.
Cette confusion sur le terrain résume l'impasse politique. En théorie, la CEDEAO a laissé ouverte une période de transition pour préserver les acquis économiques. En pratique, personne n'a écrit le mode d'emploi.
Une doctrine sécuritaire en miettes
Le retrait des trois pays sahéliens a fait exploser le peu de coordination antiterroriste qui subsistait. Les brigades mixtes prévues par le protocole de Lomé n'ont jamais réellement fonctionné, et le renseignement circule désormais par canaux bilatéraux, au gré des affinités entre chefs d'état-major.
À Abidjan, un officier supérieur qui a requis l'anonymat le reconnaît sans détour :
Nous partageons une frontière de plusieurs centaines de kilomètres avec un pays dont nous ne parlons plus au niveau institutionnel. Les katibas, elles, n'ont pas besoin de visa.
Les attaques enregistrées dans le nord ivoirien ces dernières années, autour de Kafolo et Téhini, ont rappelé que la menace descend. La Côte d'Ivoire a répondu par un maillage militaire renforcé et par l'Académie internationale de lutte contre le terrorisme de Jacqueville. Mais un dispositif national, aussi solide soit-il, ne remplace pas une architecture régionale.
Le pari économique de la CEDEAO
Face au décrochage sécuritaire, la CEDEAO mise sur ce qui lui reste : le poids de son marché. Les trois États de l'AES sont enclavés et dépendent des ports d'Abidjan, de Lomé et de Tema pour respirer. C'est la carte que joue la diplomatie régionale, en pariant qu'aucun gouvernement sahélien ne peut durablement couper ses approvisionnements.
Le raisonnement n'est pas absurde, mais il a ses limites. Les juntes ont montré qu'elles pouvaient encaisser des sanctions au prix d'un appauvrissement de leurs populations, tout en capitalisant politiquement sur le récit de la souveraineté retrouvée. La géographie contraint, elle ne soumet pas.
- Les échanges formels entre pays de l'AES et pays côtiers ont ralenti, mais l'informel a explosé.
- La monnaie commune promise par l'Alliance reste un horizon lointain, techniquement redoutable.
- Les diasporas continuent, elles, d'envoyer des fonds sans se soucier des communiqués.
Ce qu'Abidjan ne dit pas tout haut
Dans les couloirs du Plateau, on murmure que la fermeté affichée cache une inquiétude réelle. La Côte d'Ivoire a besoin d'un Sahel stabilisé, pas d'un Sahel humilié qui se jetterait davantage dans les bras de partenaires extra-africains. Le calcul diplomatique consiste à garder une porte entrouverte sans donner l'impression de récompenser les coups de force.
Ce numéro d'équilibriste est d'autant plus délicat que l'opinion ivoirienne, comme celle de toute la sous-région, n'est pas insensible au discours souverainiste. Les mêmes jeunes qui, à Abobo ou à Yopougon, dénoncent l'ingérence étrangère peuvent trouver dans la posture des colonels sahéliens un écho à leurs propres frustrations.
La CEDEAO paie aujourd'hui des années de perception : celle d'un club de chefs d'État plus prompt à se protéger mutuellement qu'à défendre les peuples. Reconstruire une architecture de sécurité crédible suppose d'abord de reconstruire cette confiance. Faute de quoi, les postes-frontières comme celui de Ouangolodougou resteront le symbole d'une intégration qui recule pendant qu'on discute encore de la meilleure façon de la sauver.
Audio version

Aminata Diallo

Léa Dubois-Kouassi
Discussion
(6)Partagez votre point de vue et découvrez les réactions des lecteurs.
Log in to join the discussion and comment on this article.
Log in to comment- Ibrahima Wanjiru9 avril 2026
Je ne suis pas d’accord avec la conclusion, mais le raisonnement est solide.
- Patrick Laurent18 mai 2026
Je garde cet article, il fera référence.
- Hanna Touré28 mai 2026
Question : avez-vous des sources sur le dernier chiffre cité ?
- Yaa Tazi30 mai 2026
Texte puissant. Je le partage à toute ma famille.
- Lamine Mukendi5 juin 2026
Bravo pour la nuance, c’est rare sur ce sujet.
- Gloire Coulibaly12 juin 2026
Plus de contenus comme celui-ci, s’il vous plaît !
Also worth reading

Le pari solaire des mini-réseaux : électrifier là où le poteau n'arrivera jamais
Pendant que les grandes villes se battent contre le dumsor, des villages entiers du nord s'éclairent grâce à des mini-réseaux solaires. Une révolution silencieuse qui pourrait redessiner la carte énergétique du continent.
Par Kwame Mensah
3 min
The Sunday the Sea Islands Sang in Krio and No One Needed a Translator
On a South Carolina barrier island, a Gullah Geechee congregation hosted visitors from Sierra Leone. The two groups, separated by an ocean and 250 years, discovered they still shared words, songs, and the same rice.
Par Marcus Johnson
3 min
Coupe du Monde : De la marge au centre du jeu, comment l'Afrique a conquis sa place ?
Sur les dix nations africaines présentes à la Coupe du monde 2026, neuf ont franchi le premier tour, un bilan sans précédent
Par Aminata Diallo
6 min
