
À Colobane, les femmes du marché tiennent l'économie à bout de bras

Aminata Diallo
Société · Sénégal
Chaque matin avant l'aube, elles ouvrent leurs étals. Sans elles, la ville ne mangerait pas. Pourtant les commerçantes de Colobane restent invisibles des chiffres officiels. Récit d'une économie qui ne dort jamais.
Il est cinq heures vingt à Colobane, et Fatou Ndiaye a déjà déballé la moitié de son étal de tomates. La halle sent la poussière humide, le poisson séché et le gasoil des premiers cars rapides. Autour d'elle, une centaine de femmes s'affairent dans une chorégraphie que personne n'a écrite mais que toutes connaissent par cœur.
« Je suis là avant le muezzin et je pars après le dernier client, souvent à vingt heures », dit-elle en calant une caisse d'oignons du bout du pied. À cinquante-trois ans, elle a élevé six enfants sur ce mètre carré de béton. Trois sont diplômés. « Le grand est ingénieur à Diamniadio. Il ne sait pas peser un kilo de tomates, mais c'est ces tomates qui l'ont fait ingénieur. »
Une économie sans registre
Dans les statistiques nationales, Fatou n'existe qu'en pointillé. Comme la plupart des commerçantes des marchés urbains, elle travaille dans ce que les économistes appellent pudiquement le « secteur informel » — un mot qui recouvre, selon les estimations de l'agence nationale de la statistique, plus de la moitié de l'activité économique du pays et une écrasante majorité de l'emploi féminin.
Informel ne veut pas dire désorganisé. Le marché de Colobane fonctionne selon des règles d'une précision redoutable. Il y a les grossistes qui arrivent des Niayes à trois heures du matin, les revendeuses qui négocient au cageot, les détaillantes comme Fatou, et tout en bas de la chaîne, les « bana-bana » qui vendent à l'unité aux plus démunis.
« On nous appelle informelles. Mais essayez de ne pas payer votre place, vous verrez comme le système est formel », lâche Aïssatou, présidente du groupement.
Le poids invisible du crédit
Ce qui tient réellement Colobane debout, c'est le crédit. Pas celui des banques — aucune commerçante ici n'a jamais franchi la porte d'une agence — mais celui, quotidien, que les femmes se consentent entre elles. La tontine. Chaque semaine, les membres du groupement versent une somme fixe, et à tour de rôle l'une d'elles emporte la cagnotte.
« Ma tontine a payé le baptême de ma petite-fille, le toit de ma sœur, et le billet de mon neveu qui est parti tenter sa chance en Espagne, énumère Fatou. La banque, elle, ne connaît pas mon nom. »
Ce système, d'une solidité éprouvée depuis des générations, a aussi ses failles. Sans épargne formelle, une saison de pluies trop violente ou une hospitalisation peut tout emporter. L'an dernier, quand les inondations ont noyé une partie de la halle, plusieurs femmes ont perdu leur stock en une nuit et ont mis des mois à s'en remettre.
Ce que l'État ne voit pas
Les pouvoirs publics ont bien lancé des programmes de bancarisation et de micro-crédit destinés aux femmes. Mais entre les discours de Dakar et l'étal de Fatou, la distance reste immense. « Un monsieur est venu une fois avec un formulaire, se souvient-elle. Il fallait un compte, une pièce, un justificatif de domicile. Moi, mon domicile, c'est ici. »
Reconnaître ces femmes, ce ne serait pas seulement leur rendre justice. Ce serait admettre une évidence économique : que la sécurité alimentaire de la capitale, la scolarisation d'une génération entière, la circulation de milliards de francs CFA reposent sur des épaules que l'on préfère ne pas compter.
- Plus de la moitié de l'activité économique dans l'informel, selon les données nationales.
- Les femmes forment l'immense majorité des commerçantes de détail.
- La tontine reste le premier instrument de crédit des marchés urbains.
À vingt heures, Fatou remballe. Elle compte sa recette dans un mouchoir noué, calcule sa part de tontine, met de côté le transport. Demain, avant l'aube, elle recommencera. « Fatiguée ? Bien sûr. Mais quelqu'un doit ouvrir le marché. Et ce quelqu'un, depuis toujours, c'est nous. »
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Aminata Diallo

Léa Dubois-Kouassi
Discussion
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Log in to comment- Sarah Martin25 octobre 2025
Bravo pour la nuance, c’est rare sur ce sujet.
- Leïla Kamau4 décembre 2025
Exactement le genre de contenu qui manquait.
- Zainab Mwangi21 décembre 2025
Je ne suis pas d’accord avec la conclusion, mais le raisonnement est solide.
- Fatou Ekra13 janvier 2026
Un regard à la fois lucide et plein d’espoir.
- Nafissatou Ouédraogo14 janvier 2026
Question : avez-vous des sources sur le dernier chiffre cité ?
- Léa Mwangi18 février 2026
Le passage sur la jeunesse est particulièrement juste.
- Seydou Otieno9 mars 2026
La diaspora a besoin de lire ça.
- Modou Diallo17 mars 2026
Article essentiel. À faire circuler largement.
- Ousmane Coulibaly12 avril 2026
Un regard à la fois lucide et plein d’espoir.
- Christelle Achieng25 avril 2026
Ça m’a rappelé mon village. Merci pour l’émotion.
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