
Tribune : arrêtons de fabriquer des poétesses de festival et laissons les femmes écrire

Fatou Ndiaye
Arts & Littérature · Sénégal
On invite volontiers les autrices africaines sur les scènes pour incarner la diversité. Mais entre les projecteurs et l'édition réelle, un gouffre demeure. Coup de gueule sur une reconnaissance en trompe-l'œil.
Je reviens d'un énième festival littéraire où j'étais, une fois de plus, l'une des rares femmes invitées. On m'a placée sur une table ronde intitulée, sans rire, « Voix féminines d'Afrique ». Comme si être femme était en soi un genre littéraire, une case, une thématique à côté de la « vraie » littérature.
Mes collègues masculins, eux, débattaient de « l'avenir du roman » ou de « la mémoire coloniale ». Des sujets universels. Nous, les femmes, on nous cantonnait à parler de nous-mêmes, de notre corps, de notre condition. Comme si nous n'avions rien à dire sur le monde.
La reconnaissance de façade
Ne nous mentons pas. La scène culturelle africaine s'est mise à aimer les femmes. Elle les invite, les photographie, les brandit comme preuve de sa modernité. Il fait bon, aujourd'hui, exhiber une autrice sur une affiche.
Mais grattez le vernis. Combien de ces femmes acclamées sur les estrades sont réellement publiées, distribuées, traduites, rééditées ? Combien vivent de leur plume ? Combien dirigent des maisons d'édition, siègent dans les jurys, décident de ce qui mérite d'être imprimé ?
On nous offre des micros et des projecteurs. On nous refuse les contrats, les tirages et les décisions.
Les chiffres derrière les sourires
Regardez les catalogues des grandes maisons du continent. Les prix littéraires. Les programmes scolaires. Les postes de direction. Partout, les hommes dominent. La reconnaissance des femmes s'arrête au moment du selfie de fin de festival.
- Des invitations nombreuses, des publications rares
- Des « voix féminines » cantonnées à parler de féminité
- Des postes de décision toujours majoritairement masculins
Et je ne parle même pas de ce qu'on attend de nous. Une autrice africaine doit être belle, souriante, disponible, engagée sur les bons sujets, jamais trop en colère. On tolère notre parole tant qu'elle reste décorative. Qu'une femme écrive un texte dur, dérangeant, ambitieux, et l'on parlera d'« agressivité » là où l'on saluerait, chez un homme, de la « puissance ».
Ce que je réclame
Je ne veux pas de votre table ronde sur les « voix féminines ». Je veux débattre de l'avenir du roman, moi aussi. Je veux qu'on juge mes livres, pas mon genre. Je veux des contrats, pas des applaudissements.
Aux festivals, je dis : cessez de nous inviter pour cocher une case. Publiez-nous. Traduisez-nous. Mettez-nous dans les jurys, dans les comités de lecture, aux commandes.
Aux jeunes autrices, je dis : méfiez-vous du miel des projecteurs. La vraie reconnaissance n'est pas d'être vue sur une scène. C'est d'être lue dans une chambre, longtemps après le festival, par une inconnue qui garde votre livre toute sa vie.
Le reste n'est que décor. Et j'en ai assez d'être un décor.
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Se connecter pour commenter- Samuel Traoré19 janvier 2026
Je garde cet article, il fera référence.
- Amadou Camara20 janvier 2026
Ça résonne fort avec ce que je vis ici à Abidjan.
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