
Les archives dispersées : sur les traces des tirailleurs oubliés

Léa Dubois-Kouassi
Diaspora · France
Des dizaines de milliers de soldats africains ont combattu sous le drapeau français. Quatre-vingts ans plus tard, leurs descendants mènent l'enquête pour retrouver des noms, des tombes, des pensions jamais versées. Récit d'une mémoire en reconstruction.
Dans un pavillon de Créteil, en région parisienne, Sékou Konaté a transformé une chambre en salle d'archives. Sur les murs, des photocopies jaunies, des cartes militaires, un portrait sépia d'un homme en uniforme. "C'est mon grand-père. Il s'est battu à Monte Cassino en 1944. Officiellement, il n'existe presque pas." Depuis six ans, cet enseignant de 52 ans consacre ses week-ends à reconstituer le parcours de ce tirailleur sénégalais originaire du Soudan français, l'actuel Mali.
Une histoire écrite au conditionnel
Ils furent des dizaines de milliers, ces tirailleurs recrutés dans les colonies d'Afrique de l'Ouest, d'Afrique du Nord et d'ailleurs, à combattre pour la France lors des deux guerres mondiales et des guerres coloniales qui suivirent. Beaucoup sont morts. Beaucoup sont rentrés diminués. Presque tous ont vu leur mémoire s'effacer des récits officiels.
Le drame des archives est double. Une partie des registres militaires a été perdue, dispersée entre la France et les anciennes colonies. Et pour les familles restées en Afrique, l'accès à ces documents relève souvent du parcours du combattant administratif.
"On nous a demandé de mourir pour la France, mais on ne nous a pas jugés dignes qu'on garde nos noms."
Ces mots, Sékou Konaté les prononce sans colère apparente, mais avec une fermeté qui dit tout le poids de l'oubli.
La blessure des pensions
À la douleur mémorielle s'ajoute une injustice matérielle longtemps entretenue. Pendant des décennies, les pensions versées aux anciens combattants africains furent "cristallisées", c'est-à-dire gelées à un niveau très inférieur à celles des vétérans français. Une décision qui a nourri un ressentiment durable.
Des décisions de justice et des mesures politiques ont, au fil des années 2000 et 2010, tenté de corriger cette inégalité. Mais pour de nombreux ayants droit, les régularisations sont arrivées trop tard, quand elles sont arrivées.
- Des dossiers introuvables, faute d'état civil colonial fiable
- Des veuves décédées avant d'avoir touché le moindre rattrapage
- Des descendants qui ignorent jusqu'au village d'origine de leur aïeul
Les enquêteurs de la mémoire
Face à ces trous béants, une génération de descendants s'est muée en enquêteurs. Ils écument les archives de l'armée à Pau, les registres numérisés, les bases de données militaires. Ils croisent les récits familiaux transmis oralement avec les rares traces écrites. Des associations, à Paris comme à Dakar ou à Bamako, mutualisent les découvertes.
"C'est un travail de fourmi", explique Nafissatou Sylla, jeune historienne franco-sénégalaise qui accompagne bénévolement plusieurs familles. "Parfois, un seul document permet de rendre un nom à une tombe anonyme. Ce jour-là, on comprend qu'on ne fait pas que de l'histoire. On répare quelque chose."
Rendre les noms
Car c'est bien de réparation qu'il s'agit. Rendre les noms, c'est refuser que ces hommes ne soient qu'une masse anonyme désignée par le mot générique de "tirailleur". C'est affirmer qu'ils furent des individus, avec des villages, des mères, des enfants restés au pays.
Dans son pavillon de Créteil, Sékou Konaté a fini par retrouver la trace du régiment de son grand-père, puis d'une décoration jamais remise. Il prévoit un voyage au Mali pour transmettre ces documents à sa famille élargie. "Ma fille de quinze ans m'aide à classer les papiers. Elle connaît désormais le nom complet de son arrière-grand-père. C'est déjà une victoire sur l'oubli."
Discussions
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Se connecter pour commenter- Karim Dubois4 juin 2026
Je ne suis pas d’accord avec la conclusion, mais le raisonnement est solide.
- Wambui Hailu8 juin 2026
Enfin un regard qui sort des clichés sur le continent.
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