
Tribune : Arrêtons de dire que nos filles « réussissent malgré tout »

Aminata Diallo
Société · Sénégal
On célèbre chaque bachelière comme un miracle. Cette admiration paternaliste dit surtout notre échec collectif : nous avons normalisé les obstacles au lieu de les démolir. Il est temps de changer de récit.
Chaque année, au moment des résultats du bac, la même petite musique revient. On s'émerveille de la jeune fille de tel village reculé qui a décroché sa mention « malgré » l'absence d'électricité, « malgré » les trois kilomètres à pied, « malgré » les tâches ménagères, « malgré » un mariage qu'on lui promettait. Et je voudrais, une bonne fois, dire ce que ce mot me fait.
Ce « malgré » me met en colère.
Le piège de l'admiration
Car en célébrant la réussite « malgré tout », nous accomplissons une opération de magie sociale assez sinistre. Nous transformons un scandale — le fait qu'une enfant doive porter de l'eau à l'aube avant de rejoindre une classe de quatre-vingts élèves — en un décor héroïque. L'obstacle devient pittoresque. La souffrance devient inspirante. Et surtout : elle devient normale.
Je l'écris en connaissance de cause. Je suis née dans une famille où l'on ne se posait pas la question de savoir si les filles iraient loin à l'école. Ma mère, elle, n'a pas eu ce luxe. On l'a retirée du collège pour marier sa cousine plus jeune — logique implacable dont je ne comprends toujours pas la mécanique, sinon qu'une fille scolarisée coûte et qu'une fille mariée rapporte.
Quand une société applaudit celles qui franchissent la course d'obstacles, elle avoue qu'elle n'a aucune intention de retirer les obstacles.
Ce que le « malgré » nous dispense de faire
Le récit de la réussite héroïque a une fonction politique très précise : il déresponsabilise. Si Khadija a réussi malgré tout, alors les autres, celles qui ont abandonné en cinquième, qui se sont mariées à quinze ans, qui n'ont jamais vu une salle de classe — elles n'avaient qu'à vouloir davantage. Le mérite individuel efface la responsabilité collective.
Or les chiffres sont têtus. Dans les zones rurales, l'écart de scolarisation entre garçons et filles se creuse à mesure que l'on monte dans les cycles. Ce n'est pas un manque de volonté. C'est un manque de latrines séparées dans les écoles, un manque de transport sûr, un manque de protections hygiéniques accessibles, un manque de sanction contre les mariages précoces, un manque de tout ce qui rendrait le « malgré » inutile.
Changer de héros
Je propose que nous arrêtions d'ériger en héroïnes les survivantes du système, et que nous commencions à exiger un système où l'on n'ait plus besoin de survivre. Le vrai progrès, ce n'est pas la mention rare arrachée dans des conditions impossibles. C'est la banalité de la réussite. C'est le jour où la scolarité complète d'une fille ne fera plus l'objet d'un reportage attendri, parce qu'elle sera devenue si évidente qu'elle n'intéressera plus personne.
Ce jour-là, nous aurons gagné. En attendant, méfions-nous de notre propre attendrissement. Il est souvent le masque le plus confortable de notre inaction.
- Cessons de raconter les obstacles comme des décors héroïques.
- Investissons dans l'infrastructure concrète : latrines, transport, protections, cantines.
- Mesurons le progrès à la banalité des réussites, pas à leur rareté.
À toutes les Khadija que l'on applaudira cette année, je veux dire ceci : votre réussite est magnifique, et elle ne devrait rien avoir d'exceptionnel. Le scandale n'est pas que vous ayez réussi. C'est tout ce que nous avons exigé de vous pour cela.
Discussions
(13)Partagez votre point de vue et découvrez les réactions des lecteurs.
Connectez-vous pour rejoindre la discussion et commenter cet article.
Se connecter pour commenter- Blaise Sow10 novembre 2025
Vous auriez pu creuser davantage le volet économique.
- Seydou Bekele25 décembre 2025
Je garde cet article, il fera référence.
À lire également

Tribune : Nous, filles de Nairobi, ne quitterons pas le débat climatique
On nous présente comme des victimes du dérèglement climatique. Nous sommes aussi celles qui plantons, qui organisons, qui exigeons des comptes. Une jeune génération de femmes est-africaines refuse d'être reléguée au rôle de figurante.
Par Grace Wanjiru
3 min




