
Pourquoi j'ai cessé de croire au discours sur « les filles douées en sciences »

Awa Camara
Éducation · Côte d'Ivoire
Tribune. On célèbre les rares filles qui percent en maths comme des exceptions. Mais tant qu'on parlera de dons plutôt que de conditions, on continuera de perdre les autres en route.
Chaque année, la même cérémonie. On aligne les lauréates des olympiades de mathématiques, on les photographie, on parle de « pépites », de « génies au féminin ». Je participe à ces célébrations depuis des années. Et depuis quelque temps, elles me mettent mal à l'aise.
Non que ces jeunes filles ne méritent pas leurs applaudissements. Elles les méritent, absolument. Ce qui me gêne, c'est le mot qui revient toujours : don. « Elle est douée. » Comme si la réussite d'une fille en sciences relevait d'une anomalie heureuse, d'un caprice de la nature plutôt que d'un chemin qu'on aurait rendu possible.
Le don, cet alibi
Parler de don, c'est commode. Cela nous dispense de regarder ce qui, chez toutes les autres, a été empêché. Car pour une lauréate exhibée sur une estrade, combien de filles ont entendu, à onze ans, qu'elles n'étaient « pas faites » pour les mathématiques ? Combien ont été orientées vers les séries littéraires non par choix, mais par découragement patient ?
« On ne naît pas nulle en maths, on le devient — à force qu'on nous le répète. »
J'ai enseigné. J'ai vu des enseignants, hommes et femmes, interroger spontanément les garçons au tableau et laisser les filles dans un silence confortable. Personne n'était méchant. C'était pire : c'était naturel. Le biais ne crie pas, il murmure. Et à force de murmures, une fillette de dix ans finit par baisser la main d'elle-même.
Ce que le mérite cache
Le récit du don a un autre effet pervers : il culpabilise celles qui échouent. Si la réussite est affaire de talent inné, alors l'échec devient une affaire de talent manquant. La fille qui décroche en seconde S ne pense pas : « on ne m'a pas soutenue ». Elle pense : « je ne suis pas assez intelligente ». Le système se dédouane et lui refile la facture.
Or ce qui fait la différence, ce ne sont pas les dons. Ce sont les conditions. Une bourse qui évite le mariage à seize ans. Une enseignante qui appelle une élève par son prénom quand elle résout une équation. Un père qui dit à sa fille, à voix haute et devant les frères : tu iras loin. Ces conditions ne sont pas magiques. Elles se décident, se financent, se répètent.
Changer de vocabulaire
Je propose qu'on abandonne le lexique du prodige. Non pas pour rabaisser les meilleures, mais pour cesser d'excuser tout ce qu'on ne fait pas pour les autres. Une fille qui réussit en sciences n'est pas un miracle. C'est la preuve que, dans son cas précis, quelque chose a bien fonctionné. La vraie question n'est pas : comment est-elle si douée ? Mais : pourquoi ce qui a marché pour elle ne marche-t-il pas pour les autres ?
- Former les enseignants à repérer leurs propres biais de sollicitation
- Soutenir financièrement les familles pour retarder les sorties précoces
- Rendre visibles des modèles ordinaires, pas seulement les championnes
Tant que nous nous contenterons de célébrer les exceptions, nous entretiendrons la règle. Et la règle, aujourd'hui encore, veut qu'une fille brillante en mathématiques soit une surprise. Le jour où ce ne sera plus une surprise, nous aurons gagné. Ce jour-là, nous n'organiserons peut-être plus de cérémonies. Tant mieux.
Discussions
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Se connecter pour commenter- Lamine Dubois19 février 2026
Enfin un regard qui sort des clichés sur le continent.
- Moussa Eze8 mars 2026
Des chiffres, des noms, du terrain — du vrai journalisme.
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