
Les gnaouas d'Essaouira, entre transe sacrée et festival global

Nadia Benali
Histoire & Mémoire · Maroc
Chaque été, la petite ville atlantique se remplit pour célébrer une musique née de l'esclavage. Mais derrière la fête, les maâlems gardiens du rituel s'interrogent : que reste-t-il du sacré quand la transe devient spectacle ?
La nuit tombe sur Essaouira et les guembris résonnent déjà. Cet instrument à trois cordes, à la caisse recouverte de peau de chameau, produit une pulsation grave, hypnotique, qui semble monter du sol. Autour, les crotales de fer — les qraqeb — s'entrechoquent en cascade. C'est le son des gnaouas, et il porte en lui une histoire de douleur.
Une musique née de la déportation
Les gnaouas descendent des populations subsahariennes réduites en esclavage et amenées au Maroc à travers les routes transsahariennes, du XVIe au XIXe siècle. De cette déchirure est née une confrérie mystique, mêlant islam soufi et croyances animistes venues du Mali, du Ghana, de la Guinée.
Le rituel central, la lila, est une cérémonie nocturne de possession et de guérison. On y invoque des entités, on danse jusqu'à la transe, on cherche le contact avec l'invisible. Rien d'un divertissement : une thérapie de l'âme, une mémoire de l'exil transformée en prière.
« La lila, ce n'est pas un concert. C'est un soin. On ne joue pas pour les gens, on joue pour les esprits. »
Quand l'UNESCO consacre, le marché s'invite
En 2019, l'art des gnaouas a été inscrit au patrimoine culturel immatériel de l'humanité. Reconnaissance méritée, mais à double tranchant. Le festival d'Essaouira, créé en 1998, attire désormais des centaines de milliers de visiteurs et des têtes d'affiche internationales.
Le maâlem Abdellah Boussou, héritier d'une longue lignée, observe ce succès avec une prudence teintée d'inquiétude. « Le festival a sauvé notre musique de l'oubli, reconnaît-il. Sans lui, beaucoup de jeunes ne connaîtraient pas le guembri. Mais il a aussi coupé la musique de sa racine. Sur scène, à 22 heures, devant vingt mille personnes, on ne peut pas entrer en transe. On fait semblant. »
Le sacré à l'épreuve de la scène
Cette tension traverse toute la communauté gnaoua. D'un côté, la fierté d'une reconnaissance mondiale et des revenus qu'elle génère. De l'autre, la crainte d'une folklorisation qui viderait le rituel de sa substance.
- La lila authentique se pratique en privé, loin des caméras
- Les fusions avec le jazz et le rock séduisent mais diluent
- La transmission familiale reste le cœur battant de la tradition
Aïcha Berrada, anthropologue qui étudie les confréries depuis vingt ans, refuse pourtant de trancher. « On oppose trop facilement le pur et l'impur, le sacré et le commercial. Les gnaouas ont toujours été des passeurs, des gens du seuil. Ils ont survécu en s'adaptant. Peut-être que le festival est juste une nouvelle forme de survie. »
Dans une ruelle à l'écart de la scène principale, un petit groupe s'est formé après minuit. Là, sans micros, un maâlem âgé entame un chant d'invocation. Les corps commencent à osciller. Quelque chose se passe, que ni le programme ni les billets ne prévoyaient. La mémoire de l'exil, un instant, redevient présence.
C'est peut-être là, dans ces marges, que le sacré continue de vivre.
Discussions
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Se connecter pour commenter- Imane Otieno15 décembre 2025
Une tribune courageuse. Respect.
- Mariama Boateng2 janvier 2026
Des chiffres, des noms, du terrain — du vrai journalisme.






