
Les manuscrits andalous de la Qarawiyyin, un trésor menacé par l'oubli

Nadia Benali
Histoire & Mémoire · Maroc
La bibliothèque de Fès, l'une des plus anciennes du monde, conserve des milliers de manuscrits venus d'al-Andalus. Numérisés à grands frais, ils restent pourtant inaccessibles au grand public. Enquête sur un patrimoine sous cloche.
Derrière une porte de cèdre finement ouvragée, dans le cœur de la médina de Fès, se cache l'un des trésors intellectuels du monde musulman. La bibliothèque de la Qarawiyyin, rattachée à une université fondée au IXe siècle par Fatima al-Fihriya, abrite des milliers de manuscrits, dont certains sont uniques au monde.
La mémoire écrite d'al-Andalus
Une part importante de ce fonds vient d'al-Andalus, l'Espagne musulmane. Quand Grenade tombe en 1492 et que les musulmans et juifs sont expulsés de la péninsule, beaucoup traversent le détroit et s'installent au Maroc. Ils emportent leurs livres.
C'est ainsi que Fès est devenue un conservatoire de la civilisation andalouse : traités de médecine, de mathématiques, d'astronomie, de droit, de mystique, de poésie. Des œuvres perdues partout ailleurs survivent ici, sur des parchemins et des papiers vieux de sept ou huit siècles.
« Nous ne conservons pas des livres. Nous conservons une civilisation qui aurait pu disparaître. »
Une restauration modèle, un accès verrouillé
En 2016, la bibliothèque a rouvert après une restauration remarquée, menée sous la direction de l'architecte canadienne d'origine marocaine Aziza Chaouni. Systèmes de contrôle de l'humidité, salles climatisées, numérisation de milliers de pages : le chantier a été salué internationalement.
Et pourtant. Amina Sqalli, chercheuse en codicologie qui travaille sur ces fonds, pointe un paradoxe cruel. « On a magnifiquement conservé et numérisé. Mais essayez d'accéder à ces numérisations. Il faut des autorisations, des lettres, des attentes de plusieurs mois. Le trésor est sauvé, mais il reste sous cloche. »
À qui appartient le savoir ?
Le débat dépasse la logistique. Il touche à la vocation même d'un patrimoine. Un manuscrit numérisé et inaccessible sert-il vraiment la connaissance ?
- Des milliers de pages scannées, mais peu consultables en ligne
- Des procédures d'accès jugées trop lourdes par les chercheurs
- Un potentiel éducatif immense, largement inexploité
Les défenseurs de la prudence rappellent la fragilité des originaux et les risques de pillage numérique. « On ne peut pas tout ouvrir sans garde-fous, plaide un responsable de la bibliothèque, qui a requis l'anonymat. Certains manuscrits ont une valeur inestimable sur le marché noir. »
L'argument s'entend. Mais Sqalli n'en démord pas. « Al-Andalus, c'était une civilisation de la circulation du savoir, des traductions, des échanges. Enfermer sa mémoire dans un coffre-fort, c'est trahir son esprit même. »
Elle rêve d'une plateforme ouverte, où un étudiant de Ouagadougou ou de Kuala Lumpur pourrait consulter, depuis son téléphone, un traité andalou de mathématiques. La technologie existe. La volonté, moins.
Dans la salle de lecture silencieuse, un vieux savant tourne délicatement les pages d'un manuscrit de médecine. Ses doigts effleurent une écriture tracée il y a huit cents ans. Ce geste, si beau soit-il, restera rare tant que le trésor demeurera un privilège. La mémoire d'al-Andalus mérite mieux qu'un coffre-fort. Elle mérite des lecteurs.
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