
Ce que le zellige a perdu en devenant une marque

Nadia Benali
Histoire & Mémoire · Maroc
Le savoir-faire du carreau émaillé marocain se vend désormais dans les catalogues de design du monde entier. Mais à Fès, les maâlems qui l'ont transmis pendant des siècles se sentent dépossédés de leur propre héritage.
L'atelier de Hassan Chorfi, dans le quartier des potiers de Fès, sent l'argile mouillée et le feu de bois. À 62 ans, ce maâlem — maître artisan — taille encore à la main, avec une petite masse appelée menqach, les tesselles de céramique qui composeront une fontaine murale. « Mon grand-père faisait le même geste, dit-il. Mon petit-fils ne le fera peut-être pas. »
Le zellige, ce carreau émaillé découpé en formes géométriques, est aujourd'hui partout : dans les hôtels de luxe de Marrakech, sur les façades de villas à Dubaï, dans les magazines de décoration à Paris et à New York. Ce succès mondial devrait être une bonne nouvelle. Il est, pour beaucoup d'artisans de Fès, une source d'amertume.
Un art géométrique, une pensée du monde
Le zellige n'est pas un simple ornement. Il repose sur une géométrie savante, héritée des mathématiques du monde arabo-musulman médiéval. Les entrelacs, les étoiles à huit ou seize branches, les compositions infinies obéissent à des règles précises que le maâlem apprend par cœur, sans plan écrit.
« On ne dessine pas le zellige. On le voit dans sa tête, puis dans sa main. C'est une mémoire du corps. »
Cette transmission orale et gestuelle, transmise d'atelier en atelier depuis l'époque mérinide, fait toute la fragilité de l'art. Rien n'est breveté, rien n'est archivé. Le savoir vit dans les mains de quelques centaines d'hommes.
Quand l'industrie copie le geste
Depuis une quinzaine d'années, des fabricants — au Maroc comme à l'étranger — produisent des imitations industrielles. Carreaux moulés en série, émaux standardisés, découpes au laser qui singent le tranchant irrégulier du menqach. Le prix chute, le volume explose.
« Un client me demande un devis, raconte Chorfi. Puis il revient et me montre sur son téléphone un carreau turc ou espagnol trois fois moins cher. Il ne voit pas la différence. Comment lui expliquer que la différence, c'est trente ans de métier ? »
La question de la reconnaissance
Des voix s'élèvent pour réclamer une protection du zellige de Fès, à l'image des indications géographiques qui protègent certains produits agricoles. L'idée fait débat.
- Certains y voient un rempart contre la contrefaçon industrielle
- D'autres craignent une bureaucratisation d'un art vivant
- Tous s'accordent sur l'urgence de valoriser la transmission
Nadia El Ouazzani, chercheuse en patrimoine immatériel à Rabat, nuance. « La labellisation protège un territoire et un procédé, mais elle ne protège pas le maâlem. Ce qui manque, ce sont des salaires décents et un statut. Un art qui ne nourrit plus ceux qui le portent finit par mourir, quelle que soit sa renommée. »
Dans son atelier, Chorfi pose son menqach. Il montre une étoile à seize branches, parfaite, éclatante de bleu. « Regardez. Une machine peut copier la forme. Elle ne peut pas copier ceci — il pointe son propre œil — le moment où la main décide, seule, où couper. Ce moment-là, personne ne l'a encore vendu. Pas encore. »
Reste à savoir combien de temps il tiendra.
Discussions
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Se connecter pour commenter- Inès Osei6 mars 2026
Exactement le genre de contenu qui manquait.
- Chinedu Tazi13 mars 2026
Pertinent et bien documenté. Abonné convaincu.






