
À Ziguinchor, un festival de contes casamançais résiste à l'oubli des veillées

Fatou Ndiaye
Arts & Littérature · Sénégal
Alors que la télévision et le téléphone ont vidé les cours des veillées d'antan, de jeunes conteurs de Casamance organisent un festival pour transmettre un art oral millénaire menacé de disparition.
La nuit tombe vite sur Ziguinchor, et avec elle monte le son des tam-tams. Dans la cour d'une école du quartier de Boucotte, quelques centaines de personnes se sont assises sur des nattes. Au centre, éclairé par une simple ampoule, un homme lève la main et lance le mot magique : « Leubeune ! » La foule répond en chœur : « Lippène ! » Le conte peut commencer.
C'est ainsi que débute chaque soirée du festival Kanamélé, né il y a quelques années pour sauver un art que la modernité étrangle : le conte casamançais, transmis de bouche à oreille depuis des générations.
La veillée, une école disparue
« Avant, chaque soir, les grands-mères réunissaient les enfants autour du feu. On apprenait la ruse du lièvre, la bêtise de l'hyène, le courage de l'orphelin. C'étaient nos leçons de morale », se souvient Ignace Diatta, l'un des fondateurs. « Puis la télévision est arrivée. Les cours se sont vidées. Les enfants ont cessé d'écouter les vieux. »
Le constat est amer mais lucide. Avec les veillées, c'est tout un savoir qui s'efface : des dizaines de contes, de chants, de devinettes, jamais écrits, gardés seulement dans la mémoire de personnes âgées qui s'éteignent une à une.
« Chaque fois qu'un vieux meurt sans avoir transmis, c'est une bibliothèque qui brûle », rappelle Ignace Diatta, citant Amadou Hampâté Bâ.
Enregistrer avant qu'il ne soit trop tard
Le festival n'est pas qu'une fête. En marge des soirées, une équipe de jeunes bénévoles parcourt les villages diola, mandingue et peul de la région, magnétophone en main, pour enregistrer les derniers grands conteurs.
- Des centaines d'heures d'enregistrements collectés
- Des contes retranscrits en langues locales et traduits en français
- Des ateliers pour former de jeunes conteurs de relève
Aïssatou Sané, 19 ans, fait partie de cette relève. Timide le jour, elle se métamorphose la nuit venue, imitant les voix, faisant rire, faisant peur. « Ma grand-mère m'a tout appris avant de mourir. Je porte sa voix. Quand je conte, c'est un peu elle qui parle encore. »
Un art vivant, pas un musée
Les organisateurs refusent de figer le conte dans la nostalgie. Ils encouragent les jeunes à inventer, à mêler récits anciens et préoccupations d'aujourd'hui : l'exil, l'écologie, les blessures encore ouvertes du conflit casamançais.
Car la Casamance porte une mémoire lourde, celle de décennies d'un conflit larvé pour l'indépendance de la région. Le conte, ici, devient aussi un espace de réconciliation, un lieu où l'on peut dire, sous le voile de la fable, ce qui reste difficile à énoncer directement.
À l'aube, quand la dernière histoire s'achève, le conteur referme la soirée par la formule rituelle : « Je remets le conte là où je l'ai pris. » La foule se disperse dans la fraîcheur du matin. Mais quelque chose est resté. Une transmission a eu lieu. Et pour une nuit encore, la mémoire de la Casamance n'aura pas brûlé.
Discussions
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Se connecter pour commenter- Camille Diallo13 avril 2026
Exactement le genre de contenu qui manquait.
- Akosua Girma15 avril 2026
Plus de contenus comme celui-ci, s’il vous plaît !






