
Tribune : la francophonie ne me sauvera pas, c'est en wolof que j'écrirai

Fatou Ndiaye
Arts & Littérature · Sénégal
Écrivaine, je refuse désormais l'assignation qui veut qu'une plume africaine se juge à l'aune de sa maîtrise du français. Plaidoyer pour une littérature qui cesse de demander la permission.
J'ai grandi persuadée qu'écrire, c'était écrire en français. À l'école de Saint-Louis, on corrigeait mes rédactions d'un stylo rouge impitoyable, et la plus belle des récompenses était qu'un instituteur murmure : « Celle-là écrit comme une Française. » J'en étais fière. Je le regrette aujourd'hui.
Car cette phrase, que je prenais pour un compliment, était une condamnation polie. Elle disait que ma langue maternelle, le wolof, celle dans laquelle ma mère chantait, dans laquelle mon père négociait au marché, dans laquelle je rêvais, n'avait pas sa place sur une page.
Une hiérarchie que l'on a intériorisée
Nous sommes nombreux, écrivains du continent, à avoir intériorisé cette hiérarchie. Le français serait la langue du livre, de la pensée, de la reconnaissance. Nos langues seraient bonnes pour la rue, la cuisine, la chanson. On nous a appris à mépriser ce qui nous constitue.
Écrire dans la langue du colon, disait Ngugi wa Thiong'o, ce n'est pas seulement choisir un outil. C'est choisir un imaginaire.
Qu'on me comprenne bien. Je ne renie pas le français. Il m'a ouvert des bibliothèques entières, il m'a donné Césaire, Sembène, Mariama Bâ. Je continuerai peut-être à l'utiliser. Mais je refuse qu'il soit la seule mesure de ma valeur littéraire.
Le prétexte du marché
On me dira, comme toujours : mais qui te lira en wolof ? Le marché est trop petit, l'édition en langues nationales inexistante, tu te condamnes au silence. Cet argument, je l'ai entendu mille fois. Il est vrai. Il est aussi une prophétie autoréalisatrice.
Si aucun écrivain reconnu n'ose écrire en wolof, aucun éditeur n'investira. Si aucun éditeur n'investit, aucun lecteur ne s'habituera. Et l'on continuera à répéter, génération après génération, que nos langues ne sont pas faites pour la littérature. C'est un cercle. Quelqu'un doit le briser.
- Nos langues portent des proverbes plus anciens que le roman européen
- Nos griots ont inventé des formes narratives que l'Occident redécouvre
- Nos enfants apprennent à mépriser ce qu'ils parlent le mieux
Ce que je m'engage à faire
Alors voilà. Mon prochain livre, je l'écrirai en wolof. Il sera imparfait, parce que je n'ai jamais appris à l'écrire à l'école, seulement à le parler. Il se vendra mal, sans doute. Il agacera ceux qui pensent que la modernité passe par l'abandon de soi.
Mais il existera. Et un enfant de Sindoné, un jour, pourra ouvrir un roman et reconnaître, enfin, la langue de sa mère imprimée noir sur blanc, digne, sérieuse, littéraire.
La francophonie ne me sauvera pas. Elle n'a jamais promis de le faire. C'est à nous, écrivains d'Afrique, de cesser de quémander une place à la table d'autrui, et de dresser la nôtre. En nos langues. Sans demander la permission.
Discussions
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Se connecter pour commenter- Salma Balogun27 septembre 2025
Analyse limpide, merci pour ce travail.
- Salma Balogun21 décembre 2025
Un regard à la fois lucide et plein d’espoir.





