
Tribune — Cessons de former des enseignants comme on remplit des bouches

Awa Camara
Éducation · Côte d'Ivoire
On recrute vite, on forme peu, on affecte loin. La question de la qualité enseignante est l'angle mort de nos débats sur l'école. Il est temps de la remettre au centre.
On mesure le progrès éducatif d'un pays au nombre d'enfants assis dans une salle. C'est un mauvais indicateur. Un enfant assis devant un enseignant épuisé, mal formé et démotivé n'apprend pas grand-chose. Il occupe un banc. Ce n'est pas la même chose.
Je le dis avec le respect que je dois à des collègues qui, pour beaucoup, se dévouent dans des conditions indignes : notre système traite la formation des enseignants comme une variable d'ajustement. On recrute en urgence pour combler les classes, on forme à la va-vite, on affecte des débutants dans les postes les plus difficiles. Puis on s'étonne des résultats.
Le paradoxe du métier le plus important
Aucune profession ne porte plus d'avenir que l'enseignement. Aucune n'est traitée avec autant de négligence structurelle. On confie à un jeune de vingt-deux ans, formé quelques mois, une classe de soixante enfants dans un village où il ne connaît personne, sans logement décent, avec un salaire qui arrive quand il arrive. Et on lui demande de faire des miracles.
« On ne peut pas exiger l'excellence de gens qu'on met en situation d'échec. »
Le pire, c'est le cercle vicieux. Les postes les plus difficiles — écoles rurales, classes surchargées, zones isolées — reviennent aux moins expérimentés. Les débutants s'y usent, demandent leur mutation, partent dès qu'ils le peuvent. Les enfants qui auraient le plus besoin des meilleurs héritent des plus fragiles. L'inégalité se reproduit par le bas.
Ce que coûte le bricolage
Former correctement un enseignant coûte cher et prend du temps. Ne pas le former coûte plus cher encore, mais la facture est différée et invisible. Elle se paie en générations d'élèves qui n'ont pas appris à lire correctement, en redoublements, en décrochages, en un pays qui se prive de ses propres talents.
Et il y a une dimension qu'on oublie : la formation devrait inclure la question du genre. Un enseignant qui ignore ses propres biais interrogera davantage les garçons, orientera les filles vers les filières « douces », découragera sans le vouloir. Former à enseigner, c'est aussi former à ne pas reproduire les inégalités qu'on prétend combattre.
Trois exigences minimales
- Une formation initiale sérieuse, pas une session d'appoint.
- Un accompagnement des débutants pendant leurs premières années, au lieu de les jeter seuls dans les postes difficiles.
- Une revalorisation qui fasse de l'enseignement un choix, non un pis-aller.
Je n'ignore pas les contraintes budgétaires. Un pays ne décrète pas la richesse. Mais il décide de ses priorités. Nous trouvons des moyens pour bien des choses. La question n'est pas seulement « avons-nous les moyens ? », mais « qu'avons-nous décidé de considérer comme essentiel ? ».
Un enseignant bien formé, bien accompagné, respecté, vaut plus que dix tableaux numériques et cent discours. Tant que nous continuerons à compter les élèves plutôt qu'à mesurer ce qu'ils apprennent, nous confondrons l'agitation avec le progrès. Nos enfants méritent mieux que d'être bien assis. Ils méritent d'être bien enseignés.
Discussions
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Se connecter pour commenter- Selam Ouédraogo13 septembre 2025
Pertinent et bien documenté. Abonné convaincu.
- Lamine Hailu7 octobre 2025
Ça m’a rappelé mon village. Merci pour l’émotion.
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