
Orpaillage clandestin : le galamsey ronge l'or et empoisonne l'avenir

Kwame Mensah
Économie · Ghana
Chaque once d'or extraite illégalement laisse derrière elle des rivières mortes et des terres stériles. Enquête sur une économie de la débrouille qui rapporte gros à quelques-uns et vole leur eau à des millions.
La rivière Pra, jadis source de vie pour des dizaines de communautés, coule aujourd'hui d'un brun laiteux inquiétant. Sur ses berges, à quelques heures de route d'Accra, des fosses béantes et des monticules de terre retournée témoignent du passage des orpailleurs clandestins. « Avant, on buvait cette eau, on y pêchait. Maintenant, même les animaux la refusent », soupire Adjoa Mensimah, institutrice dans un village riverain.
Le galamsey, contraction de l'expression anglaise « gather them and sell », désigne l'orpaillage illégal qui gangrène les régions aurifères du Ghana. Premier producteur d'or d'Afrique, le pays voit une part importante de sa richesse minérale échapper à tout contrôle, au prix d'une catastrophe écologique dont on mesure à peine l'ampleur.
Une économie souterraine florissante
Le galamsey n'est pas une activité marginale. Il fait vivre des centaines de milliers de personnes, des creuseurs aux transporteurs, des vendeurs de mercure aux acheteurs d'or informels. Dans des régions où l'emploi formel se fait rare, ces revenus, bien que dangereux et illégaux, représentent une bouée de survie.
« On ne combat pas le galamsey en arrêtant des creuseurs. On le combat en leur offrant une alternative. Sinon, on ne fait que déplacer la misère. »
Kwesi Owusu, chercheur en économie des ressources naturelles, refuse la lecture purement répressive. « Ces jeunes ne creusent pas par plaisir. Ils creusent parce que le cacao ne paie plus, parce que l'agriculture ne nourrit plus, parce que l'or, lui, se vend cash immédiatement. »
Le poison invisible
Le drame écologique dépasse l'entendement. Pour séparer l'or du minerai, les orpailleurs utilisent du mercure, métal hautement toxique qui contamine les cours d'eau et s'accumule dans la chaîne alimentaire. Les rivières charrient aussi des sédiments qui étouffent la vie aquatique et rendent l'eau impropre au traitement.
Les compagnies de distribution d'eau alertent régulièrement : traiter une eau aussi turbide coûte de plus en plus cher, et certaines stations menacent de fermer. Le paradoxe est vertigineux : un pays riche en or pourrait bientôt manquer d'eau potable à cause de cet or.
Les racines économiques d'un fléau
Pour Kwesi Owusu, le galamsey est le symptôme d'un échec plus large. « Notre économie n'a pas su créer assez d'emplois dignes pour absorber sa jeunesse. Le galamsey comble ce vide, comme un pansement sur une hémorragie. »
Les tentatives de régularisation, visant à encadrer l'orpaillage artisanal plutôt qu'à l'interdire, se heurtent à la complexité du terrain. Distribuer des licences, imposer des normes environnementales, tout cela suppose un État présent là où souvent il ne l'est pas. Et derrière les creuseurs se cachent parfois des financiers puissants, y compris étrangers, qui fournissent les excavatrices et empochent l'essentiel.
La dimension géopolitique n'est pas anecdotique. Des réseaux organisés, disposant d'équipements lourds, ont transformé un artisanat de subsistance en industrie destructrice. Démanteler ces réseaux exige une volonté politique qui se heurte souvent à des complicités bien placées.
Au bord de la Pra, Adjoa Mensimah montre à ses élèves une photo ancienne de la rivière, claire et vivante. « Je leur raconte comment c'était. Ils ne me croient pas. Pour eux, l'eau a toujours été marron. » Cette amnésie écologique, cette normalisation du désastre, est peut-être la plus grande victoire du galamsey. Le Ghana devra choisir : l'or de quelques années, ou l'eau des générations. Pour l'instant, le brun continue de couler.
Discussions
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Se connecter pour commenter- Chinedu Sow28 février 2026
Texte puissant. Je le partage à toute ma famille.
- Wambui Ouédraogo6 mars 2026
Bravo pour la nuance, c’est rare sur ce sujet.
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