
Nouvelle ruée sur l'Afrique : quand les partenariats cachent des dépendances

Thierry Kacou
Politique · Côte d'Ivoire
Turquie, Chine, Russie, Golfe : les prétendants se bousculent au chevet du continent. Derrière le vocabulaire du gagnant-gagnant, une même question demeure — l'Afrique négocie-t-elle, ou se contente-t-elle de changer de tuteur ?
Le vocabulaire a changé, l'asymétrie beaucoup moins. Là où l'on parlait autrefois de coopération, on parle désormais de partenariat, de co-développement, de relation d'égal à égal. Les sommets se multiplient : sommet Afrique-Chine, forum Turquie-Afrique, conclaves avec Moscou, Riyad, Abou Dhabi. Chacun vient avec ses promesses et ses drapeaux.
La fin du monopole occidental
Il faut le reconnaître : cette pluralité de prétendants est en soi une bonne nouvelle. Pendant des décennies, l'Afrique de l'Ouest francophone n'avait qu'un interlocuteur dominant. La diversification des partenaires offre, sur le papier, une marge de négociation inédite. Un dirigeant peut aujourd'hui faire jouer la concurrence entre bailleurs et fournisseurs.
Encore faut-il savoir jouer cette partie. Or négocier suppose des États outillés, des administrations compétentes, une vision de long terme. Là où ces conditions manquent, la concurrence des partenaires ne libère pas : elle disperse.
Multiplier les tuteurs, ce n'est pas devenir souverain. La souveraineté, c'est la capacité de dire non, et de tenir ce non dans la durée.
Le mirage des infrastructures
Routes, ponts, stades, palais présidentiels : les nouvelles puissances construisent vite et visible. Ces réalisations changent le quotidien et nourrissent la fierté nationale. Mais elles arrivent souvent adossées à des prêts dont les termes restent opaques, remboursables en ressources ou en concessions stratégiques.
Le piège n'est pas la dette en soi — tout pays qui investit s'endette. Le piège, c'est l'endettement contracté sans contre-expertise, sans débat parlementaire réel, sans évaluation de la soutenabilité. Quand un port, une mine ou un aéroport peuvent être saisis en cas de défaut, ce n'est plus une infrastructure, c'est une hypothèque sur la souveraineté.
Le retour du militaire
La dimension sécuritaire de cette nouvelle ruée mérite une attention particulière. Des acteurs proposent désormais des services de sécurité clés en main, formateurs, matériels, parfois combattants. Dans un Sahel déstabilisé, cette offre trouve preneur.
- La présence de sociétés militaires privées étrangères s'est banalisée dans plusieurs capitales.
- Les transferts d'armements se font parfois hors de tout contrôle régional.
- La dépendance sécuritaire est la plus insidieuse : elle engage la survie même des régimes.
Un dirigeant qui doit sa sécurité à une puissance étrangère perd, de fait, une part essentielle de sa liberté d'action. L'histoire du continent regorge de ces protections qui se muèrent en tutelles.
La condition d'une vraie autonomie
Face à cette effervescence, l'Afrique de l'Ouest gagnerait à parler d'une seule voix. Un petit pays négocie mal seul face à une grande puissance ; un bloc régional pèse autrement. C'est tout le sens qu'aurait dû prendre l'intégration, si les querelles politiques ne l'avaient pas paralysée.
La leçon est ancienne mais toujours vraie. Ce n'est pas le nombre de partenaires qui fait la souveraineté, c'est la solidité intérieure de celui qui négocie. Un État aux institutions faibles, à l'administration corrompue, à la société civile bâillonnée, se fera toujours dicter ses conditions, quel que soit le pavillon du navire à quai. La ruée continue ; à nous de décider si nous en serons les acteurs ou seulement le terrain.
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Se connecter pour commenter- Amadou Mukendi15 septembre 2025
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- Divine Hailu9 novembre 2025
Texte puissant. Je le partage à toute ma famille.
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