
Newsletter : trois archives que j'ai croisées cette semaine et qui m'ont tenue éveillée

Nadia Benali
Histoire & Mémoire · Maroc
Cette semaine, je vous emmène dans mes carnets. Une lettre d'un tirailleur, une photo anonyme, un enregistrement sonore de 1954. Trois fragments, et la même question : à qui appartient la mémoire ?
Bonjour à toutes et à tous,
Cette semaine, je n'ai pas écrit d'article. J'ai passé quatre jours plongée dans des fonds d'archives, à Rabat et à Aix-en-Provence par écran interposé, et je voudrais partager avec vous, plus intimement que d'habitude, trois choses qui m'ont bouleversée. Considérez cette édition comme une conversation, pas comme un reportage.
1. La lettre d'un tirailleur qui ne savait pas écrire
Elle est datée de 1944, quelque part en Provence. Un soldat marocain de la 4e division, engagé dans la libération de la France, dicte à un camarade une lettre pour sa mère à Khenifra. Il parle du froid, qu'il n'imaginait pas. Il demande des nouvelles des oliviers. Il ne dit rien de la guerre.
« Dis à ma mère que je reviendrai quand les figues seront mûres. »
Il n'est jamais revenu. J'ai retrouvé son nom sur une liste de pertes. Ce que je retiens, c'est le décalage : ces hommes ont libéré un pays qui, ensuite, a mis des décennies à reconnaître leur sacrifice, et dont les pensions sont restées gelées jusqu'en 2010. La mémoire des tirailleurs reste une plaie mal cicatrisée.
2. Une photo sans légende
Un cliché anonyme, années 1930. Trois femmes dans une cour de Marrakech, le visage à demi voilé, riant. Aucun nom, aucune date précise. J'ai passé une heure devant cette image.
Qui étaient-elles ? Que faisaient-elles rire ? Les archives coloniales regorgent de ces photos qui réduisent les gens à des « types » — la Mauresque, le porteur d'eau, le mendiant. On les a photographiés sans jamais leur demander leur nom.
Rendre un nom à un visage anonyme, c'est peut-être le travail le plus urgent qui nous reste. Si l'un ou l'une d'entre vous reconnaît une aïeule dans ce genre d'images, écrivez-moi. Je suis sérieuse.
3. Un enregistrement de 1954
Le dernier fragment est sonore. Une voix de femme, à Casablanca, chante un aïta — ce chant populaire de la plaine atlantique, à la fois profane et déchirant. L'enregistrement crépite. On entend, en fond, une rue, des klaxons, la vie.
- L'aïta était la voix des femmes des campagnes
- Longtemps méprisé par les élites, il renaît aujourd'hui
- Ces enregistrements anciens sont rares et fragiles
Cette voix a plus de soixante-dix ans. La femme qui chante est certainement morte. Et pourtant elle est là, dans mes écouteurs, vivante, insolente, libre. C'est ça, une archive : un mort qui vous parle.
Ce que je retiens
Trois fragments, trois anonymes, et la même vertige : notre mémoire collective repose sur des milliers de vies dont nous ne savons presque rien. Le travail d'historien n'est pas de trancher, mais de tendre l'oreille.
Je vous laisse avec cette pensée. La semaine prochaine, je reviens à un format plus classique, avec une enquête sur les manuscrits de Tombouctou et leur écho au Maroc. En attendant, prenez soin des vieilles photos de vos familles. Ne les jetez jamais.
À très vite,
Nadia
Discussions
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Se connecter pour commenter- Ibrahima Keïta4 janvier 2026
Je garde cet article, il fera référence.
- Adama Mabiala4 janvier 2026
Le passage sur la jeunesse est particulièrement juste.
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