
Newsletter : Ce que la saison des pluies m'a appris cette année

Grace Wanjiru
Environnement · Kenya
Une édition plus personnelle, écrite depuis ma fenêtre de Nairobi, sur ce que le retour des grandes pluies révèle de nos peurs, de nos espoirs et de notre rapport intime à un climat devenu imprévisible.
Bonjour à vous,
Je vous écris de mon appartement à Nairobi, où la pluie tambourine sur le toit de tôle depuis deux jours sans relâche. C'est le genre d'averse qui, enfant, me terrifiait et me ravissait à la fois. Aujourd'hui, je la regarde avec un sentiment plus compliqué. Cette édition sera moins un reportage qu'une lettre. Prenez un thé, installez-vous.
La pluie n'est plus une amie fiable
Il fut un temps où l'on pouvait presque régler sa montre sur les saisons. Les longues pluies en mars-avril, les courtes en octobre-novembre. On semait, on récoltait, on savait. Cette prévisibilité était un contrat tacite entre nous et le ciel. Ce contrat est rompu.
Cette année, les pluies sont arrivées tard, puis toutes à la fois, avec une violence qui a débordé les canalisations de la ville et emporté des maisons dans les quartiers informels. Dans le même pays, au même moment, certaines régions attendaient encore la première goutte. Voilà le visage du dérèglement : non pas seulement plus chaud ou plus sec, mais plus désordonné.
Ce qui me frappe le plus, ce n'est pas l'intensité des événements. C'est la perte de repères. On ne sait plus quand semer. Et un paysan qui ne sait plus quand semer, c'est une civilisation qui vacille.
Une conversation qui m'a marquée
La semaine dernière, j'ai rencontré une agricultrice du comté de Machakos, Esther Mwikali. Elle m'a dit une chose que je n'arrive pas à oublier : « Avant, je faisais confiance au ciel. Maintenant, je fais confiance à mon téléphone. » Elle consulte désormais des prévisions météo par SMS avant de décider quoi que ce soit.
Il y a quelque chose de beau et de triste dans cette phrase. Beau, parce que la technologie offre une nouvelle boussole. Triste, parce qu'elle signe la fin d'un savoir transmis de génération en génération, ce savoir qui lisait les nuages, le comportement des oiseaux, la floraison de certains arbres. Nous gagnons des données et nous perdons une intimité avec le monde vivant.
Ce que je retiens, pour vous et pour moi
Je ne veux pas vous laisser sur une note désespérée, parce que ce n'est pas ce que je ressens vraiment. Voici trois choses que cette saison m'a rappelées :
- L'adaptation est déjà là. Partout autour de moi, des gens ordinaires bricolent des solutions : récupération d'eau, cultures diversifiées, entraide entre voisins. Ils n'attendent pas les sommets internationaux.
- La colère est légitime. Nos communautés subissent une crise qu'elles n'ont pas créée. Le ressentiment n'est pas de la faiblesse, c'est de la lucidité.
- Le récit compte. Raconter, comme je le fais avec vous, ce n'est pas décoratif. C'est une manière de refuser que nos vies soient réduites à des statistiques dans un rapport.
Je repense à la pluie sur mon toit. Elle finira par s'arrêter, comme toujours. La terre boira, les jacarandas refleuriront, la ville reprendra son souffle. Mais je ne la regarderai plus jamais avec la même innocence. Et peut-être est-ce cela, finalement, grandir dans un climat qui change : apprendre à aimer un monde qu'on ne peut plus tenir pour acquis.
Prenez soin de vous, où que vous soyez. Écrivez-moi ce que la saison a changé chez vous. Je lis tout.
À très vite,
Grace
Discussions
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Se connecter pour commenter- Sarah Okonkwo3 octobre 2025
Bravo pour la nuance, c’est rare sur ce sujet.
- Ousmane Bâ10 octobre 2025
Je garde cet article, il fera référence.
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