
Lettre d'Addis-Abeba : ce que mon taxi m'a appris sur l'inflation

Yohannes Tesfaye
Politique · Éthiopie
Édition personnelle. Le prix d'une course, le cours du teff, le silence poli des chauffeurs : la macroéconomie éthiopienne se lit mieux sur la banquette arrière que dans les rapports.
Chers lecteurs,
Cette semaine, je ne vous écris pas depuis mon bureau ni depuis une salle de conférence climatisée. Je vous écris depuis la banquette arrière d'une Lada bleue et blanche, coincée dans un embouteillage sur la Bole Road, à Addis-Abeba, pendant que mon chauffeur, Dawit, m'explique l'économie du pays mieux que ne le ferait le Fonds monétaire international.
Tout a commencé par une négociation. Le prix qu'il annonce a doublé depuis l'an dernier. Je proteste, par réflexe. Il rit, sans agressivité : "Ce n'est pas moi qui augmente, c'est le carburant, c'est le birr, c'est tout."
Le birr flottant, vu du volant
Vous avez peut-être lu que l'Éthiopie a libéralisé son taux de change, laissant flotter sa monnaie après des années de contrôle strict. Sur le papier, c'est une réforme saluée par les bailleurs, une condition pour débloquer des financements et alléger une dette devenue étouffante. Dans la Lada de Dawit, cette réforme a un visage plus concret : celui de la pompe à essence.
Quand la monnaie perd de sa valeur, tout ce qui est importé renchérit. Et l'Éthiopie importe beaucoup : le carburant, l'huile, les pièces détachées de cette Lada increvable qui a probablement plus de kilomètres au compteur que moi de souvenirs.
"Avant, je remplissais le réservoir sans réfléchir. Maintenant, je calcule chaque course. C'est ça, votre réforme ?"
Je n'ai pas su quoi répondre. Parce qu'il a raison, et parce qu'il a tort en même temps. À long terme, un taux de change réaliste peut assainir l'économie, attirer les devises, réduire le marché noir qui, il y a peu, offrait un birr bien moins cher que le taux officiel. Mais le long terme ne nourrit pas une famille ce soir.
Le teff, thermomètre national
Nous parlons du teff, cette minuscule céréale dont on fait l'injera, le pain-nappe qui accompagne chaque repas éthiopien. Son prix est un baromètre social plus fiable que n'importe quel indice. Quand le sac de teff augmente, les ménages le sentent avant même de lire le journal. Dawit me dit que sa femme a commencé à mélanger le teff avec du maïs, moins cher. "L'injera au maïs, ce n'est pas de l'injera", ajoute-t-il, et dans sa voix il y a plus que de l'économie : il y a une blessure de dignité.
Ce que les rapports ne disent pas
Voilà ce qui me frappe, à chaque fois. Les institutions parlent de "consolidation budgétaire", de "soutenabilité de la dette", de "chocs exogènes". Ces mots sont justes. Mais ils flottent au-dessus des vies comme les nuages au-dessus de l'Entoto, sans jamais toucher le sol.
La vérité, c'est que l'Éthiopie tente un pari immense : réformer une économie de guerre et de contrôle en pleine tourmente, avec un conflit à peine refroidi au nord, des tensions dans l'Amhara et l'Oromia, et une jeunesse urbaine qui compte les birrs. Le pari peut réussir. Il peut aussi briser la patience sociale avant d'avoir porté ses fruits.
En descendant de la voiture, j'ai payé le prix demandé, sans négocier davantage. Dawit m'a remercié d'un signe de tête. Je crois qu'il savait que je ne payais pas seulement une course, mais une leçon.
À la semaine prochaine. Écrivez-moi, dites-moi ce que coûte le pain là où vous êtes. C'est souvent la question la plus politique qui soit.
Yohannes
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Se connecter pour commenter- Boubacar Bekele16 octobre 2025
Une tribune courageuse. Respect.
- Nour Laurent31 octobre 2025
Des chiffres, des noms, du terrain — du vrai journalisme.
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