
Les livreurs de Dakar, jeunesse de l'ombre d'une ville qui commande tout en ligne

Aminata Diallo
Société · Sénégal
Ils sillonnent la capitale sur des motos amorties à crédit, l'application scotchée au guidon. Derrière le confort des livraisons express, une génération négocie sa survie course par course. Enquête sur un métier sans filet.
Le carrefour de la VDN, dix-neuf heures. Une dizaine de motos-taxis attendent, moteur au ralenti, casque relevé, l'œil rivé sur un écran. Quand la notification tombe — un plat commandé depuis un immeuble des Almadies — c'est le premier à toucher le bouton qui décroche la course. Mamadou Sow, vingt-quatre ans, a été le plus rapide. Il s'élance dans la circulation du soir.
« Ce soir, il me faut vingt-cinq courses pour que la journée soit bonne, dit-il plus tard, en s'épongeant le front. Vingt, ça passe. En dessous de quinze, j'ai travaillé pour le carburant et la traite de la moto. »
Une promesse d'autonomie
Les plateformes de livraison et de VTC ont fleuri à Dakar ces dernières années, portées par une classe moyenne urbaine qui a pris goût à commander repas, courses et colis depuis son téléphone. Pour des milliers de jeunes hommes sans diplôme valorisable ou sans piston, elles ont représenté une promesse rare : travailler sans patron, sans horaires imposés, être « son propre chef ».
La réalité est plus rugueuse. Mamadou n'est l'employé de personne — et c'est précisément le problème. Pas de contrat, pas de couverture maladie, pas de congé. S'il tombe, s'il est blessé, s'il se fait voler sa moto, l'application affiche simplement son statut « indisponible » et redistribue ses courses.
« On dit que je suis mon propre patron. Mais c'est l'algorithme le patron. Lui, il ne dort jamais et il ne pardonne rien », résume Mamadou.
La dette au guidon
La plupart de ces livreurs ne sont pas propriétaires de leur outil de travail. La moto a été achetée à crédit, souvent auprès d'un intermédiaire qui prélève une traite hebdomadaire non négociable. À cela s'ajoute la commission de la plateforme sur chaque course, le carburant dont le prix a grimpé, l'entretien.
« J'ai calculé une fois, dit Ibrahima, qui partage le même carrefour. Sur cent francs que paie le client, il m'en reste peut-être quarante dans la poche à la fin, une fois tout enlevé. Et encore, les bons jours. »
Les mauvais jours, ce sont les pluies d'hivernage qui transforment les avenues en rivières, les contrôles de police, les accidents. Personne ici ne connaît un livreur qui n'ait pas de cicatrice. « Un ami est resté trois mois sans rouler après une chute. Trois mois sans un franc. L'application, elle, ne l'a pas appelé pour prendre des nouvelles. »
Vers une organisation ?
Face à cette précarité, des tentatives d'organisation émergent. Sur les groupes de messagerie, les livreurs s'échangent les adresses dangereuses, les clients indélicats, les astuces pour contester une course annulée. Certains parlent de créer une véritable association pour peser face aux plateformes.
« On aimerait juste être entendus, dit Mamadou. Une assurance en cas d'accident. Un vrai barème. Qu'on nous considère comme des travailleurs, pas comme des points qui bougent sur une carte. »
- Ni contrat ni couverture sociale pour la quasi-totalité des livreurs.
- Moto achetée à crédit, traite hebdomadaire, commission sur chaque course.
- Des tentatives d'organisation collective encore embryonnaires.
La notification suivante tombe. Mamadou n'hésite pas une seconde : le pouce sur l'écran, le casque rabattu, il repart. Derrière lui, la ville continue de commander, indifférente aux visages qui apportent ce qu'elle a demandé. « Tant que Dakar aura faim et sera pressée, conclut-il en démarrant, on sera là. Reste à savoir qui, un jour, se souciera de nous. »
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Se connecter pour commenter- Samuel Mukendi12 novembre 2025
Article essentiel. À faire circuler largement.
- Chinedu Girma12 décembre 2025
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