
Les femmes teinturières de Ségou tiennent une économie que personne ne compte

Sékou Traoré
Histoire & Mémoire · Mali
Dans les cours de Ségou, des collectives de femmes perpétuent l'art du bogolan et de l'indigo. Un savoir-faire ancestral devenu, presque à leur insu, un pilier économique invisible du textile malien.
Les mains d'Awa Traoré sont teintées d'un bleu profond qui ne s'en va jamais tout à fait. À soixante ans, elle plonge depuis l'adolescence des étoffes de coton dans des cuves d'indigo fermenté, dans une cour de Ségou où l'odeur âcre de la teinture se mêle à celle du thé. Autour d'elle, une dizaine de femmes travaillent, chantent, négocient. Ce qui se joue ici, personne ne le fait figurer dans les statistiques nationales.
Un savoir transmis de mère en fille
La teinture à l'indigo et l'art du bogolan — cette toile peinte à la boue fermentée qui a fait le tour du monde de la mode — reposent presque entièrement sur les femmes. Le geste se transmet de mère en fille, dans un apprentissage patient qui commence dès l'enfance.
« Ma mère m'a appris, sa mère lui avait appris. Chaque motif a un nom, chaque nom a une histoire. Une jeune fille qui porte tel bogolan dit quelque chose sans parler. »
Car le bogolan n'est pas qu'un tissu. C'est un langage. Les motifs disaient autrefois le statut, l'appartenance, les étapes de la vie. On enveloppait les chasseurs dans certaines toiles réputées protectrices, les jeunes accouchées dans d'autres. Ce vocabulaire visuel, Awa Traoré le maîtrise comme d'autres maîtrisent une grammaire.
Une économie invisible
Depuis les années 1990, le bogolan a connu un succès international. On l'a vu sur les podiums, décliné en sacs, en coussins, en décoration. Cette vogue a fait vivre des ateliers, attiré des touristes, généré des devises. Mais qui en a profité ?
« Les intermédiaires, souvent des hommes, achètent nos pièces à bas prix et les revendent cher à Bamako ou à l'étranger », déplore Kadiatou Samaké, plus jeune, qui a monté une coopérative pour court-circuiter ces circuits. « Nous faisons le travail, le savoir est le nôtre, mais la marge nous échappe. »
- Un travail majoritairement féminin et non salarié
- Des revenus captés en grande partie par des intermédiaires
- Un savoir-faire non protégé par une indication géographique
- Une reconnaissance culturelle qui ne se traduit pas en revenus justes
Se réapproprier la chaîne de valeur
La coopérative de Kadiatou Samaké tente de renverser la logique. Formation à la comptabilité, vente directe, présence sur les réseaux, dialogue avec des acheteurs qui paient le juste prix : le combat est long. « On nous a longtemps traitées comme des exécutantes. Nous sommes des créatrices », insiste-t-elle.
Ces femmes soulèvent une question qui dépasse le textile. Combien d'économies africaines reposent, invisiblement, sur le travail non compté des femmes ? Le maraîchage, la transformation des céréales, le petit commerce, l'artisanat : autant de secteurs qui font vivre des millions de familles sans jamais apparaître dans le PIB officiel.
Awa Traoré, elle, ne se soucie guère des statistiques. Elle sort du bain d'indigo une étoffe qui, en séchant à l'air, passera lentement du vert au bleu — la magie chimique qui l'émerveille encore après un demi-siècle. « Tant qu'il y aura des filles pour apprendre, ça ne mourra pas », dit-elle. Sa petite-fille, douze ans, l'observe, les doigts déjà légèrement bleus.
Dans cette cour de Ségou, un patrimoine et une économie tiennent ensemble sur les épaules de femmes que le pays gagnerait à mieux voir, et à mieux payer.
Discussions
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Se connecter pour commenter- Achieng Kasongo25 décembre 2025
Vous auriez pu creuser davantage le volet économique.
- Patrick Okonkwo19 février 2026
Un point de vue rafraîchissant, hâte de lire la suite.
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