
À Turkana, l'eau qui monte engloutit ce que la sécheresse avait épargné

Grace Wanjiru
Environnement · Kenya
Au bord du lac Turkana, les niveaux d'eau grimpent depuis dix ans. Des villages entiers reculent, pris entre une inondation lente et des terres qui ne nourrissent plus. Reportage sur une crise climatique à contre-courant.
À Kalokol, sur la rive occidentale du lac Turkana, Ekiru Lokwawi montre du doigt une ligne de doums à moitié submergés. « Ma maison était là, entre ces deux arbres. Mon père y est né. » L'eau lui arrive désormais à la taille quand il s'y aventure. En quinze ans, le plus grand lac désertique du monde a gagné du terrain de manière spectaculaire, contredisant l'image d'une Afrique de l'Est uniquement asséchée par le réchauffement.
Les relevés satellitaires convergent : entre 2010 et 2022, la surface du lac s'est étendue de plusieurs centaines de kilomètres carrés. Les hydrologues de l'Université de Nairobi pointent une combinaison de facteurs : des pluies plus intenses et concentrées sur les hauts plateaux éthiopiens, qui alimentent l'Omo, principal affluent, et une évaporation contrariée par des saisons devenues erratiques.
Une montée qui déplace sans bruit
Contrairement aux inondations soudaines qui font les gros titres, la crue de Turkana est lente, presque invisible d'une année sur l'autre. « C'est un déplacement silencieux », explique la géographe Naomi Achieng, qui documente les mouvements de population dans le comté. « Personne ne fuit en une nuit. Les familles reculent de cinquante mètres, puis cent, jusqu'à ce qu'elles se retrouvent sans terre. »
Les pêcheurs, eux, ne s'en plaignent pas tous. Les eaux plus hautes ont ouvert de nouvelles zones de frai, et les prises de tilapia et de perche du Nil ont augmenté dans certains campements. Mais cette manne masque une fracture. Les éleveurs, majoritaires dans la région, voient leurs pâturages engloutis sans compensation.
« On nous a appris à craindre la sécheresse. Personne ne nous avait dit que l'eau aussi pouvait nous chasser », confie Akai Ngikadelio, mère de six enfants réinstallée à trois kilomètres de son ancien village.
L'Éthiopie en amont, le Kenya en aval
La question renvoie inévitablement au barrage Gilgel Gibe III et aux plantations irriguées de canne à sucre dans la basse vallée de l'Omo, côté éthiopien. Les organisations de défense des communautés indigènes alertent depuis des années sur la manière dont la gestion du débit en amont bouleverse le cycle naturel des crues dont dépendaient les rives kényanes.
Le paradoxe est cruel : moins de crues saisonnières prévisibles, mais un niveau moyen plus élevé. Les limons fertiles qui se déposaient jadis lors des débordements contrôlés ne se renouvellent plus de la même façon, appauvrissant l'agriculture de décrue que pratiquaient les femmes le long des berges.
Ce que réclament les communautés
À Lodwar, chef-lieu du comté, les élus locaux demandent trois choses concrètes :
- une cartographie officielle des zones désormais inondables, pour éviter que de nouveaux logements ne s'y construisent ;
- un fonds de réinstallation qui reconnaisse la perte de terres comme un préjudice climatique et non comme une fatalité ;
- un dialogue transfrontalier avec Addis-Abeba sur la gestion du débit de l'Omo.
Aucune de ces demandes n'a pour l'instant abouti. Le comté de Turkana reste l'un des plus pauvres du Kenya, et la lenteur même du phénomène le rend peu photogénique pour les bailleurs internationaux, davantage mobilisés par les famines spectaculaires que par les submersions patientes.
Le soir, Ekiru Lokwawi retourne vers son nouveau campement, plus haut sur la pente caillouteuse. Il ne parle pas de réchauffement climatique, une expression trop abstraite. Il dit simplement : « Le lac veut la place des hommes. » Dans sa formule tient toute la difficulté d'une région sommée de s'adapter à un dérèglement qu'elle n'a pas provoqué, et dont les responsables se trouvent, littéralement, en amont.
Pour les scientifiques comme Naomi Achieng, Turkana devrait servir d'avertissement : « L'adaptation climatique en Afrique de l'Est ne peut pas se penser seulement en termes de manque d'eau. Parfois, c'est le trop-plein qui déplace les gens. » Une nuance que les politiques publiques, encore, peinent à intégrer.
Discussions
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Se connecter pour commenter- Nadia Okonkwo21 mai 2026
Enfin un regard qui sort des clichés sur le continent.
- Nafissatou Kaboré22 mai 2026
Merci de donner la parole à celles qu’on n’entend jamais.
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