
Le tableau numérique arrive à l'école — mais l'électricité, elle, hésite encore

Awa Camara
Éducation · Côte d'Ivoire
Les projets d'écoles connectées se multiplient dans le centre ivoirien. Reportage sur une modernisation à deux vitesses, entre promesses de tablettes et coupures de courant.
Dans le collège pilote de Sakassou, une salle brille d'un éclat inhabituel : mobilier neuf, tableau interactif, chariot de tablettes soigneusement rangées. C'est la « salle numérique », fierté de l'établissement. Le proviseur adjoint, Séka Brou, en fait visiter les lieux comme on montre un joyau. Puis il ajoute, à voix basse : « Le problème, c'est qu'on ne peut l'utiliser que le matin. L'après-midi, il fait trop chaud et le courant saute. »
Cette phrase résume tout. La révolution numérique éducative avance, réelle, tangible. Mais elle bute sur une infrastructure qui n'a pas suivi. Entre l'ambition affichée et le quotidien, il y a l'écart d'une prise de courant qui ne délivre pas assez.
La tablette et la coupure
Les tablettes de Sakassou contiennent des cours, des exercices interactifs, des vidéos de sciences. Sur le papier, un rêve pédagogique. Dans les faits, leur usage dépend d'une chaîne fragile : électricité stable, connexion suffisante, enseignant formé, appareils chargés. Il suffit qu'un maillon lâche pour que tout le dispositif reste dans son chariot.
« On nous a livré le futur, mais on nous demande de le faire tourner avec le réseau d'hier. »
La formation des enseignants constitue l'autre point de friction. « On m'a montré la machine en une après-midi », raconte une professeure de SVT. « Le lendemain, j'étais censée l'utiliser devant quarante élèves. » Beaucoup d'enseignants, faute d'accompagnement suivi, reviennent à la craie — plus fiable, toujours disponible, jamais déchargée.
Un fossé qui se creuse
Le risque est connu : la technologie, censée réduire les inégalités, peut les aggraver. Les établissements dotés progressent ; les autres regardent passer le train. Et à l'intérieur même des écoles équipées, l'accès n'est pas égal. Les élèves déjà à l'aise avec un écran prennent l'avantage ; ceux qui n'en ont jamais tenu restent en retrait.
La dimension de genre s'y invite discrètement. « Les garçons se jettent sur les tablettes, les filles attendent leur tour », observe Séka Brou. « Si on ne fait pas attention, la salle numérique reproduit la cour de récréation. » Répartir le temps d'écran équitablement devient, à sa manière, un acte pédagogique.
- Électricité instable qui limite l'usage aux heures fraîches
- Formation des enseignants trop brève pour être opérante
- Un accès aux appareils déjà marqué par le genre
Ne pas confondre l'outil et la fin
Faut-il pour autant renoncer ? Non. La question n'est pas de savoir si le numérique a sa place à l'école ivoirienne — il l'a, indéniablement. C'est de savoir dans quel ordre on construit. Livrer des tablettes avant de sécuriser l'électricité, c'est mettre la charrue avant les bœufs. Former en une après-midi, c'est feindre de former.
À Sakassou, Séka Brou reste optimiste, mais lucide. « Le matériel, on l'a. Maintenant, il faut ce qu'on ne voit pas sur les photos : le courant, le temps, les enseignants prêts. » Il éteint le tableau interactif. La salle retombe dans la pénombre du milieu d'après-midi. Dehors, la lumière naturelle, elle, ne coupe jamais.
Discussions
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Se connecter pour commenter- Akosua Asante3 mai 2026
Une tribune courageuse. Respect.
- Ibrahima Cissé18 mai 2026
On sent le travail d’enquête derrière chaque paragraphe.
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