
Le Salon du livre de Dakar veut cesser d'être une vitrine française

Fatou Ndiaye
Arts & Littérature · Sénégal
À quelques mois de sa prochaine édition, la manifestation dakaroise est traversée par un débat de fond : comment donner enfin la première place aux éditeurs africains, longtemps relégués derrière les grandes maisons parisiennes.
Chaque année, les allées du Salon international du livre et du matériel didactique de Dakar racontent la même histoire discrète. À l'entrée, les stands les plus vastes, les mieux éclairés, portent des noms venus de Paris. Plus loin, tassés, les éditeurs sénégalais et ouest-africains disposent leurs ouvrages sur des tables prêtées.
Cette géographie n'est pas anodine. Elle dit qui a les moyens de payer un emplacement, qui dispose d'un catalogue étoffé, qui structure encore le marché du livre francophone. Mais cette année, une partie de la profession refuse de la laisser se rejouer.
Une lettre ouverte qui circule
Depuis quelques semaines, une lettre signée par une vingtaine d'éditeurs et de libraires ouest-africains circule dans les milieux du livre. Elle demande que la prochaine édition réserve ses espaces d'honneur aux maisons du continent et que les tables rondes cessent d'inviter d'abord des auteurs de passage.
« On ne demande pas la charité. On demande que notre propre salon nous ressemble », résume Mariama Bâ, éditrice à Dakar et l'une des initiatrices du texte.
Le débat n'oppose pas l'Afrique à la France. Il oppose deux visions d'un marché. D'un côté, ceux qui estiment que la présence des grandes maisons attire le public et les partenaires. De l'autre, ceux qui rappellent qu'un salon financé en partie par des fonds publics sénégalais devrait d'abord servir la filière locale.
Un marché encore déséquilibré
Les faits sont têtus. Le manuel scolaire, poumon économique de l'édition, reste largement contrôlé par des groupes internationaux. Le prix du papier, importé, a flambé. Beaucoup d'éditeurs du continent impriment à l'étranger faute d'imprimeries compétitives, ce qui renchérit le livre et le rend inaccessible.
- Un livre importé coûte souvent plus cher qu'un repas complet
- Les tirages locaux dépassent rarement quelques milliers d'exemplaires
- La distribution reste concentrée dans deux ou trois villes
Ce que réclament les libraires
Cheikh Ndour tient une librairie indépendante dans le centre de Dakar. Il défend une idée simple : « Un salon, ce n'est pas seulement une fête. C'est un moment où l'on décide qui compte. Quand un jeune lecteur entre et ne voit que des noms étrangers en vitrine, on lui apprend, sans le dire, que la littérature sérieuse vient d'ailleurs. »
Du côté de l'organisation, on assure entendre le message. Un responsable, qui a requis l'anonymat, reconnaît que « le déséquilibre est réel » mais rappelle les contraintes budgétaires : les grands stands paient, et cet argent finance en partie la venue des scolaires.
Ce nœud, économique autant que symbolique, résume le moment que traverse l'édition ouest-africaine. Longtemps dépendante, elle veut désormais fixer ses propres règles. Reste à savoir si le prochain salon en sera le théâtre, ou seulement le décor d'une promesse de plus.
« On a déjà tellement attendu », soupire Mariama Bâ. « Cette fois, on ne signera pas une pétition pour rien. »
Discussions
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Se connecter pour commenter- Yassine Dubois12 janvier 2026
Question : avez-vous des sources sur le dernier chiffre cité ?
- Ousmane Tazi15 février 2026
Article essentiel. À faire circuler largement.





