
Le mellah de Fès, ou la mémoire troublée d'une cohabitation

Nadia Benali
Histoire & Mémoire · Maroc
Il ne reste qu'une poignée de familles juives à Fès. Dans l'ancien quartier du mellah, la restauration des synagogues côtoie un malaise : comment raconter des siècles de vie commune sans la réécrire ?
La synagogue Ibn Danan, à Fès, a rouvert ses portes après une longue restauration. Ses murs blanchis, sa bimah de bois sculpté, ses inscriptions hébraïques attirent des visiteurs du monde entier. Mais dans le silence du lieu, une question flotte : pour qui restaure-t-on un quartier dont les habitants sont presque tous partis ?
Un quartier vidé de ses habitants
Le mellah — le quartier juif — de Fès fut l'un des plus anciens et des plus importants du Maroc. Au début du XXe siècle, des dizaines de milliers de juifs y vivaient, tisserands, orfèvres, commerçants, rabbins. Le Maroc comptait alors la plus grande communauté juive du monde arabe : environ 250 000 personnes.
Aujourd'hui, ils sont peut-être 2 000 dans tout le pays, une poignée à Fès. L'immense majorité est partie, entre les années 1950 et 1970, vers Israël, la France, le Canada. Un exode aux causes multiples et douloureuses.
« Mes grands-parents sont nés ici, dans le mellah. Ils y sont morts. Moi, je suis née à Montréal. Je reviens en touriste dans la maison de mes ancêtres. »
Le récit officiel et ses angles morts
Le Maroc met volontiers en avant son héritage judéo-marocain. La Constitution de 2011 reconnaît l'apport hébraïque à l'identité nationale. Des musées ouvrent, des cimetières sont entretenus, des festivals célèbrent la musique judéo-andalouse.
Ce récit d'une cohabitation harmonieuse contient une part de vérité. Juifs et musulmans ont partagé pendant des siècles des villes, des métiers, des musiques, une langue. Mais l'historien Simon Lévy, disparu en 2011, mettait en garde contre l'idylle. La condition de dhimmi impliquait des restrictions, des humiliations, parfois des violences.
Restaurer sans embaumer
David Serero, l'un des derniers membres de la communauté à Fès, connaît chaque pierre du mellah. Il guide les descendants venus de la diaspora, ouvre les synagogues, raconte. Mais il refuse la carte postale.
- Célébrer la cohabitation sans nier les tensions
- Restaurer les lieux sans muséifier une mémoire vivante
- Associer les descendants de la diaspora à la conservation
« On veut faire de nous des fantômes pittoresques, dit-il, des figures d'un passé révolu. Mais nous ne sommes pas un décor. Notre départ a des raisons, et ces raisons méritent d'être dites, pas seulement notre folklore. »
La chercheuse Fatiha Benlabbah, spécialiste des mémoires partagées, plaide pour une histoire honnête. « La nostalgie est un piège. Elle transforme une réalité complexe en conte de fées. Or les jeunes Marocains ont besoin de savoir qu'il y a eu des juifs marocains, non comme des étrangers tolérés, mais comme des concitoyens à part entière — avec les zones d'ombre que cela suppose. »
Devant la synagogue Ibn Danan, un groupe de lycéens en visite scolaire écoute leur professeur. C'est peut-être la première fois qu'ils entendent parler du mellah autrement que comme d'un nom sur un plan. La mémoire, ici, ne demande pas qu'on l'idéalise. Elle demande qu'on la transmette entière.
Discussions
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Se connecter pour commenter- Achieng Okonkwo24 décembre 2025
Analyse limpide, merci pour ce travail.
- Salma Laurent8 janvier 2026
Exactement le genre de contenu qui manquait.
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