
Le griot n'est pas un chanteur : plaidoyer pour une profession mal comprise

Sékou Traoré
Histoire & Mémoire · Mali
On réduit le jeli à un musicien qui flatte les puissants. C'est méconnaître un métier de la mémoire, du droit et de la médiation. Depuis Kita, je voudrais rétablir quelques vérités.
Chaque fois qu'un festival occidental programme un « griot », je grince des dents. Non par mépris de la musique — la kora et le ngoni sont parmi les plus belles inventions de l'humanité. Mais parce que ce mot, griot, hérité du vocabulaire colonial, a fini par écraser une réalité bien plus vaste que le spectacle.
Je viens d'une famille de jeliw de la région de Kita. Mon grand-père ne se produisait pas sur des scènes. Il réglait des conflits d'héritage. Il connaissait, nom par nom, les treize générations qui reliaient deux familles brouillées, et il savait exactement quel mariage ancien obligeait l'une à pardonner à l'autre. Voilà le métier.
Une caste de la parole, pas du divertissement
Dans l'ordre social mandingue, le jeli appartient aux nyamakalaw, ces gens de métier dépositaires d'un savoir dangereux, le nyama, cette force qui circule dans les mots. On ne devient pas jeli : on naît jeli, et l'on hérite d'une charge autant que d'un don.
Cette charge est triple. Le jeli est généalogiste : il détient les lignages, sans lesquels aucune société sans état civil ne pourrait fonctionner. Il est historien : il transmet le Sunjata, l'épopée fondatrice du Mali du XIIIᵉ siècle, non comme un conte mais comme une constitution orale. Il est enfin médiateur : par sa bouche passent les demandes en mariage, les excuses, les paix scellées.
« La parole du noble est lourde ; il ne peut la reprendre. C'est pourquoi il parle par la bouche du jeli, qui, lui, peut nuancer, adoucir, rattraper. »
Cette phrase, mon père me la répétait. Le jeli est un amortisseur social. Dans une culture où l'honneur interdit à un homme de haut rang de se dédire, le jeli permet la négociation. Il rend la société vivable.
Le malaise du présent
Alors pourquoi cette gêne quand je vois nos jeliw modernes ? Parce qu'une partie de la profession s'est dévoyée. On a vu des jeliw louer, contre espèces sonnantes, des hommes politiques sans mérite, ou vanter des fortunes douteuses lors de mariages où l'on jette des liasses. La fasiya, l'art de dire la lignée, est devenue parfois flatterie tarifée.
Je ne jette pas la pierre. Un métier de la mémoire ne nourrit plus son homme dans le Mali de 2026. Quand l'État ne finance aucune transmission, quand les enfants préfèrent le smartphone à la veillée, comment reprocher au jeli de monnayer son verbe ?
Ce que nous risquons de perdre
Il y a pourtant un péril. Le jour où plus personne ne saura réciter, sans notes, la traversée du Niger par Sunjata et sa mère, quelque chose d'irremplaçable disparaîtra. Les livres peuvent conserver les mots. Ils ne conservent pas le geste, le souffle, la manière dont une salle entière retient sa respiration.
- Créer des chaires de tradition orale dans nos universités, tenues par des jeliw eux-mêmes
- Enregistrer systématiquement les grands maîtres avant qu'ils ne s'éteignent
- Cesser de traduire jeli par « griot » dans nos propres médias
Je ne demande pas qu'on fige le métier dans le passé. La tradition n'est pas la conservation de la cendre, disait à peu près Jaurès, mais la transmission du feu. Je demande seulement qu'on cesse de prendre le feu pour un simple spectacle de flammes. Le jeli n'est pas un chanteur. Il est notre archive vivante. Traitons-le comme tel, tant qu'il en est encore temps.
Discussions
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Se connecter pour commenter- Camille Ouédraogo21 mars 2026
Article essentiel. À faire circuler largement.
- Sarah Sangaré29 mars 2026
Enfin un regard qui sort des clichés sur le continent.
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