
La ZLECAf a cinq ans : le grand marché africain existe-t-il vraiment ?

Kwame Mensah
Économie · Ghana
Lancée dans l'euphorie, la Zone de libre-échange continentale peine à transformer les slogans en conteneurs. Voyage le long des corridors où les camions attendent encore, entre promesses tarifaires et douanes récalcitrantes.
Au poste frontière d'Aflao, entre le Ghana et le Togo, la file des camions s'étire sur près de deux kilomètres sous un soleil de plomb. Yaw Boateng, transporteur depuis dix-huit ans, connaît chaque nid-de-poule de la route Accra-Lomé. « On m'avait promis que la ZLECAf allait tout changer. Aujourd'hui, j'attends toujours autant. Parfois plus, parce que personne ne sait quels papiers s'appliquent. »
La Zone de libre-échange continentale africaine, dont le secrétariat est installé à Accra, devait devenir le plus vaste marché unique du monde par le nombre de pays : 1,4 milliard de consommateurs, un produit intérieur brut combiné de plusieurs milliers de milliards de dollars. Cinq ans après son lancement commercial, le continent commerce toujours davantage avec l'extérieur qu'avec lui-même.
Le paradoxe des chiffres
Le commerce intra-africain plafonne autour de 15 % des échanges totaux du continent, contre plus de 60 % pour l'Asie et près de 70 % pour l'Europe. Ce chiffre, répété comme un mantra dans les conférences, cache une réalité plus fine : une part importante des échanges intra-africains reste informelle, invisible aux statistiques officielles.
« La ZLECAf n'a pas échoué. Elle n'a simplement pas encore commencé, au sens où l'entendaient ses fondateurs. »
Cette formule est de Ama Serwaa, juriste spécialisée en droit commercial international à Accra. Elle rappelle que la baisse des tarifs douaniers, cœur de l'accord, ne représente qu'une fraction du problème. « Les vrais obstacles sont non tarifaires : les infrastructures, les règles d'origine, l'incompatibilité des systèmes douaniers, la multiplicité des monnaies. »
Les règles d'origine, casse-tête invisible
Pour bénéficier des tarifs préférentiels, un produit doit prouver son origine africaine selon des critères d'une complexité redoutable. Un jus de fruit transformé au Ghana avec des concentrés importés d'Asie qualifie-t-il ? Un textile assemblé à partir de fils étrangers ? Chaque secteur négocie ses seuils, dans un marchandage interminable qui paralyse l'application concrète.
Le protocole sur le commerce numérique, adopté plus récemment, ouvre pourtant une brèche prometteuse. Il pourrait permettre de contourner certaines frictions physiques en fluidifiant les paiements transfrontaliers et la reconnaissance des transactions électroniques.
Le pari du paiement panafricain
C'est peut-être là que se joue l'avenir de l'intégration. Le système panafricain de paiement et de règlement, porté par la Banque africaine d'import-export, ambitionne de permettre aux entreprises de payer et d'être payées dans leur monnaie locale, sans passer par le dollar ou l'euro. Un importateur ghanéen pourrait régler un fournisseur nigérian en cedis, ce dernier recevant des nairas, la compensation s'opérant en coulisses.
Les économies réalisées sur les frais de conversion sont estimées à plusieurs milliards de dollars par an à l'échelle continentale. Pour Ama Serwaa, « c'est probablement l'innovation la plus transformatrice de tout le projet, plus que les tarifs eux-mêmes. Si les entreprises n'ont plus besoin de chasser les devises fortes, une barrière psychologique et pratique tombe. »
Reste que la technologie ne remplace pas les routes. À Aflao, Yaw Boateng contemple sa cargaison de tomates qui commence à s'abîmer. « Vos systèmes de paiement, c'est bien pour les grandes sociétés à Accra. Moi, ce qu'il me faut, c'est que le douanier arrête de me réclamer des choses qu'il invente. »
La ZLECAf avance, mais à la vitesse des camions bloqués aux frontières. Le grand marché africain n'est pas une déclaration : c'est un chantier de génération, qui se mesurera non en sommets mais en heures gagnées sur les corridors.
Discussions
(11)Partagez votre point de vue et découvrez les réactions des lecteurs.
Connectez-vous pour rejoindre la discussion et commenter cet article.
Se connecter pour commenter- Patrick Konaté21 janvier 2026
Article essentiel. À faire circuler largement.
- Patrick Laurent6 février 2026
Pertinent et bien documenté. Abonné convaincu.
À lire également

Le pari solaire des mini-réseaux : électrifier là où le poteau n'arrivera jamais
Pendant que les grandes villes se battent contre le dumsor, des villages entiers du nord s'éclairent grâce à des mini-réseaux solaires. Une révolution silencieuse qui pourrait redessiner la carte énergétique du continent.
Par Kwame Mensah
3 min




