
J'ai vu Addis-Abeba se couvrir de béton : à qui profite vraiment la nouvelle capitale ?

Yohannes Tesfaye
Politique · Éthiopie
Tribune. Corridors flambant neufs, quartiers rasés, familles relogées loin de tout : la grande opération de rénovation urbaine transforme la ville. Mais une capitale se juge à qui elle laisse dedans, pas seulement à ses avenues.
J'ai grandi dans le quartier de Piassa, à Addis-Abeba, entre les cafés au parfum de bunna fraîchement torréfié, les échoppes de tailleurs et les vieilles maisons de tôle où trois générations vivaient sous le même toit percé. Aujourd'hui, quand je remonte ces rues, je ne reconnais plus grand-chose. Les bulldozers sont passés. À la place des ruelles, des corridors larges, éclairés, plantés d'arbres alignés au cordeau. C'est beau, disent les visiteurs. Je ne suis pas sûr d'avoir le droit de trouver cela beau.
La ville-vitrine et ses angles morts
Le projet de réaménagement urbain de la capitale est présenté comme une renaissance. Trottoirs pavés, pistes cyclables, fontaines, éclairage nocturne : Addis-Abeba veut ressembler aux capitales que l'on met en photo. Et il faut être honnête : une ville a le droit de vouloir la dignité de ses espaces publics. Trop longtemps, les infrastructures ont été négligées, l'eau et l'assainissement défaillants, la circulation chaotique.
Mais une question me hante à chaque nouvelle inauguration : où sont passés ceux qui habitaient là ?
"On a embelli le décor. On a oublié de demander aux acteurs s'ils avaient encore une place sur scène."
Des familles entières, souvent parmi les plus modestes, ont été relogées dans des immeubles de la périphérie, à des heures de transport de leurs commerces, de leurs écoles, de leurs réseaux de solidarité. Sur le papier, elles reçoivent un logement neuf. Dans la vie réelle, elles perdent leur gagne-pain, leur quartier, ce tissu invisible qui fait qu'un voisin garde vos enfants ou vous avance un peu de farine en fin de mois.
Le béton n'est pas neutre
On me dira que le développement a un prix, que toute grande ville a connu ses démolitions. C'est vrai. Mais la manière compte. Quand la rénovation se fait sans concertation réelle, sans indemnisation à la hauteur, sans droit au retour dans le quartier reconstruit, elle cesse d'être une politique publique pour devenir une expulsion habillée de fleurs.
Ce qui me trouble le plus, c'est la rapidité. Les grandes transformations urbaines réussies ailleurs ont pris des décennies de débats, d'ajustements, de recours. Ici, tout va vite, très vite, porté par une volonté politique qui n'aime guère la contradiction. La vitesse est présentée comme une vertu. Elle est souvent le masque de l'autoritarisme, même bienveillant.
À qui appartient la capitale ?
Addis-Abeba n'est pas seulement une capitale administrative. Elle est un symbole panafricain, siège de l'Union africaine, ville où l'Afrique s'est souvent pensée elle-même. Faire d'elle une vitrine peut se comprendre. Mais une vitrine pour qui ? Pour les délégations étrangères, les investisseurs, les touristes ? Ou pour les vendeuses de tomates, les cireurs de chaussures, les étudiants qui font vivre la ville de leur énergie quotidienne ?
Je ne plaide pas pour l'immobilisme. Je plaide pour une autre idée du progrès : celle qui mesure une ville non à la largeur de ses avenues, mais à la place qu'elle laisse aux plus fragiles en son cœur. Une capitale qui repousse ses pauvres vers ses marges finit par n'être belle que pour ceux qui la traversent en voiture.
Alors oui, les corridors sont propres. Les arbres pousseront. Mais la prochaine fois qu'on inaugurera une avenue, j'aimerais qu'on lise aussi la liste de ceux qui n'y remettront jamais les pieds. Une ville se souvient de ce qu'elle détruit autant que de ce qu'elle bâtit.
Discussions
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Se connecter pour commenter- Malik Girma16 novembre 2025
Analyse limpide, merci pour ce travail.
- Mariama Kasongo4 décembre 2025
Une tribune courageuse. Respect.
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