
Grand-mères de Guédiawaye : ces femmes qui élèvent les enfants de l'émigration

Aminata Diallo
Société · Sénégal
Quand les parents partent en Europe ou dans le Golfe, ce sont souvent elles qui restent. À Guédiawaye, une génération de grand-mères assume seule des maisonnées entières, entre mandats espérés et fatigue tue.
Dans la cour de sa maison de Guédiawaye, Adja Coumba Diop compte les têtes avant le repas du soir, comme une institutrice. Sept enfants, ce soir. Trois sont ses petits-enfants, deux ceux d'une fille partie travailler à Milan, un est l'enfant d'un voisin décédé, le dernier, « je ne sais plus trop, mais il mange ici depuis deux ans, alors c'est le mien aussi ».
À soixante-huit ans, Adja dirige une maisonnée que ses propres enfants ont, pour la plupart, quittée. Deux fils en Italie, une fille en Espagne, un neveu au Qatar. « Ils sont partis pour que la famille vive mieux. Et pendant qu'ils gagnent l'argent là-bas, moi, je gagne les enfants ici. »
La face cachée des départs
On parle beaucoup de l'émigration ouest-africaine sous l'angle des traversées, des mandats, des maisons qui poussent grâce à l'argent envoyé. On parle beaucoup moins de ce qu'elle laisse derrière : des enfants confiés, des ménages recomposés autour de l'absence, et surtout des femmes âgées qui reprennent, à un âge où elles espéraient souffler, un rôle de mère à plein temps.
Ce sont elles, les grand-mères de l'émigration. Dans des quartiers comme Guédiawaye, Pikine ou Thiaroye, elles sont innombrables. Silencieuses, disponibles, indispensables, jamais comptées.
« Mes amies de jeunesse, à mon âge, se reposent, vont à la mosquée, voient grandir leurs arrière-petits-enfants de loin. Moi, je fais encore les devoirs le soir », sourit Adja.
Le poids du mandat
La vie d'Adja est rythmée par une attente : le mandat mensuel de ses enfants. Quand il arrive, tout va. La cantine, l'uniforme, l'ordonnance du petit qui tousse, le sac de riz. Quand il tarde — parce que là-bas aussi les temps sont durs, parce qu'un fils a perdu son emploi, parce qu'un papier a coincé — c'est elle qui improvise, emprunte, rogne.
« On croit que recevoir de l'argent d'Europe, c'est vivre dans le confort, dit-elle. Mais le confort, c'est moi qui dois le fabriquer avec ce qui arrive, quand ça arrive. Et personne ne me demande jamais si je suis fatiguée. »
La fatigue, justement, est le grand tabou. Ces femmes ne se plaignent pas. Se plaindre reviendrait à reprocher à leurs enfants d'être partis, à trahir le pacte familial. Alors elles portent. Le corps, lui, parle : tensions, articulations douloureuses, nuits courtes.
Une charge invisible
Cette charge n'est reconnue nulle part. Ni statut, ni aide, ni répit. Les politiques publiques pensent l'émigration en termes de flux financiers et de développement, rarement en termes de care, de ces soins invisibles qui reposent presque exclusivement sur des épaules féminines et vieillissantes.
Pourtant, sans ces grand-mères, l'édifice entier s'effondrerait. Ce sont elles qui garantissent que l'argent envoyé se transforme en enfants scolarisés, soignés, tenus. Elles sont le maillon sans lequel la belle histoire du migrant qui réussit ne tiendrait pas debout.
- Des maisonnées entières reposant sur des femmes de plus de soixante ans.
- Une charge de care totalement absente des politiques publiques.
- Une fatigue tue par loyauté familiale.
Le repas est servi. Adja veille à ce que chacun ait sa part avant de s'asseoir. Elle mangera la dernière, comme toujours. « Quand mes enfants reviendront, ils trouveront des enfants droits, polis, à l'école. C'est mon travail à moi. Personne ne le paie. Mais c'est le plus important de tous. »
Discussions
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Se connecter pour commenter- Yassine Bekele13 novembre 2025
Je garde cet article, il fera référence.
- Modou Diallo3 décembre 2025
Un regard à la fois lucide et plein d’espoir.
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