
Gorée, l'Unesco et le tourisme : la mémoire de l'esclavage peut-elle être un décor ?

Fatou Ndiaye
Arts & Littérature · Sénégal
L'île de Gorée attire chaque année des dizaines de milliers de visiteurs. Entre devoir de mémoire et industrie touristique, les gardiens du patrimoine s'interrogent sur la marchandisation d'un lieu de douleur.
La chaloupe fend les eaux vertes de la baie de Dakar. En vingt minutes, elle dépose sur l'embarcadère de Gorée des grappes de visiteurs : familles sénégalaises endimanchées, touristes venus d'Europe, groupes d'Afro-Américains en quête de racines. Sur cette île classée au patrimoine mondial de l'Unesco depuis 1978, la Maison des esclaves reste le point de convergence de tous les regards.
Devant sa fameuse « porte du voyage sans retour », ouverte sur l'océan, les guides déroulent un récit poignant. Certains visiteurs pleurent. D'autres posent pour une photo, un sourire aux lèvres. C'est là que le malaise commence.
Un lieu de deuil devenu attraction
« On a transformé un cimetière symbolique en carte postale », déplore Samba Faye, historien et membre d'une association de sauvegarde du patrimoine goréen. « Je ne reproche pas aux gens de venir. Je reproche à la machine touristique de tout aplatir, la douleur comme le folklore. »
La controverse n'est pas neuve. Depuis des décennies, des historiens débattent du nombre réel de captifs passés par Gorée, bien inférieur, selon certains, à ce que raconte le récit populaire. Mais réduire l'île à une querelle de chiffres serait manquer l'essentiel.
« Gorée n'est pas grande par le nombre. Elle est grande par ce qu'elle représente : le point où l'Afrique a été arrachée à elle-même », insiste Samba Faye.
Quand l'économie locale dépend des visiteurs
Sur l'île vivent quelques centaines d'habitants. Beaucoup dépendent directement du tourisme : restauratrices, vendeurs de bijoux, guides, artistes peintres installés sous les bougainvilliers. Pour eux, chaque chaloupe qui accoste est un revenu.
- Des dizaines de milliers de visiteurs chaque année
- Une population résidente qui vit du flux touristique
- Un bâti colonial fragile, menacé par l'érosion et le sel
Fatou Camara vend des colliers de perles devant sa maison depuis vingt ans. « On me dit que le tourisme abîme la mémoire. Moi, sans les visiteurs, mes enfants ne mangent pas. La mémoire, c'est bien. Mais elle ne remplit pas les assiettes. »
Réconcilier recueillement et survie
Comment honorer un lieu de souffrance tout en le faisant vivre ? Des voix plaident pour un tourisme plus lent, encadré, où le récit historique serait rigoureux et où les habitants seraient acteurs, non figurants. D'autres redoutent qu'un excès de solennité ne vide l'île de sa vie quotidienne.
Le patrimoine, ici, n'est pas un objet figé sous vitrine. C'est un tissu vivant, habité, contesté, où la mémoire des ancêtres croise les factures d'aujourd'hui. Gorée oblige à penser cette tension sans la trancher trop vite.
Au crépuscule, quand la dernière chaloupe est repartie, l'île retrouve son silence. Les ruelles pavées se vident, les portes de fer se ferment. Reste le clapotis de l'océan contre les rochers, indifférent, immense, celui-là même qui a emporté tant de vies. Il ne demande, lui, ni ticket ni photo.
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Se connecter pour commenter- Seydou Kouassi8 avril 2026
La diaspora a besoin de lire ça.
- Chidi Diop15 avril 2026
Un regard à la fois lucide et plein d’espoir.
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