
Fédéralisme ethnique : l'Éthiopie tient-elle encore par ses lignes de faille ?

Yohannes Tesfaye
Politique · Éthiopie
Trente ans après son adoption, le fédéralisme fondé sur l'appartenance ethnique divise plus qu'il n'apaise. Enquête sur un modèle constitutionnel qui promettait l'unité dans la diversité et récolte les tensions.
Dans la salle d'attente d'une administration régionale, à Hawassa, un panneau indique les services disponibles en plusieurs langues. C'est l'image la plus paisible du fédéralisme éthiopien : la reconnaissance officielle de la mosaïque des peuples. C'en est aussi le paradoxe. Car ce système, conçu pour donner à chaque nation, nationalité et peuple sa place, est accusé aujourd'hui de graver dans le marbre des divisions qu'il devait apaiser.
Une architecture née d'une victoire
Le fédéralisme ethnique éthiopien est le produit d'un moment précis : la chute du régime militaire du Derg au début des années 1990 et l'arrivée au pouvoir d'une coalition dominée par les mouvements de libération régionaux. La Constitution de 1995 organise le pays en États régionaux définis largement sur des bases ethnolinguistiques, et reconnaît même, sur le papier, un droit de sécession.
L'intention était généreuse : après des siècles de centralisation et de domination, souvent perçue comme celle d'une élite au détriment des autres groupes, il s'agissait de garantir l'autonomie culturelle et politique de chacun. "On voulait que plus personne ne se sente colonisé chez lui", résume Hirut Bekele, juriste constitutionnaliste à Addis-Abeba.
Quand l'identité devient territoire
Mais un système qui lie le droit politique à l'appartenance ethnique produit des effets pervers. Qui est "chez lui" et qui est "étranger" dans une région donnée ? Les populations mélangées, les mariages inter-ethniques, les villes cosmopolites cadrent mal avec des frontières pensées comme ethniques.
"On a transformé des voisins en majorités et en minorités. C'est le début de tous les ressentiments."
Cette phrase, prononcée par un habitant de la région Oromia déplacé lors de violences intercommunautaires, dit la mécanique du drame. Les déplacements forcés, les revendications territoriales, les tensions autour du statut d'Addis-Abeba, capitale enclavée dans l'Oromia mais peuplée de tous les groupes, alimentent une instabilité chronique.
Le conflit du Tigré, révélateur brutal
La guerre dévastatrice qui a ravagé le Tigré, avec son cortège de dizaines de milliers de morts et de déplacés, a montré jusqu'où pouvaient aller les fractures. Au-delà des responsabilités des uns et des autres, elle a posé une question de fond : un État peut-il tenir quand ses composantes disposent d'appareils politiques, parfois militaires, structurés sur une base identitaire ?
Le gouvernement actuel a tenté de recentraliser, de forger une identité nationale au-dessus des appartenances. Mais chaque geste dans ce sens est lu par certaines régions comme une menace contre leur autonomie durement acquise. L'équilibre est impossible à tenir : trop de centralisation ravive les peurs de domination ; trop de décentralisation nourrit les séparatismes.
Réformer sans briser
Faut-il abandonner le fédéralisme ethnique ? Certains le réclament, prônant un fédéralisme géographique, détaché des identités. D'autres avertissent qu'y toucher, c'est ouvrir la boîte de Pandore, car les groupes qui ont obtenu la reconnaissance ne renonceront pas facilement à leurs acquis.
La vérité inconfortable est qu'il n'existe pas de sortie facile. L'Éthiopie est riche de plus de quatre-vingts langues, d'une histoire de coexistence et de conflits mêlés. Aucun modèle constitutionnel ne dissoudra cette complexité. La question n'est peut-être pas de savoir quel système est parfait, mais lequel permet de négocier les désaccords sans les armes.
Pour l'heure, le pays tient, mais par ses lignes de faille plus que par ses fondations. Et chacun, à Hawassa comme ailleurs, retient son souffle en espérant que le prochain différend se règle dans les salles d'audience, et non sur les routes de l'exil.
Discussions
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Se connecter pour commenter- Kofi Johnson11 octobre 2025
On sent le travail d’enquête derrière chaque paragraphe.
- Seydou Bekele20 octobre 2025
Exactement le genre de contenu qui manquait.
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