
Elles réparent des téléphones : dans un atelier de Grand-Yoff, des femmes forcent une porte fermée

Aminata Diallo
Société · Sénégal
La réparation de téléphones est un métier d'hommes. À Grand-Yoff, un petit atelier tenu par de jeunes techniciennes bouscule cette évidence, un écran cassé à la fois, et prouve qu'un tournevis n'a pas de genre.
L'atelier tient dans une pièce à peine plus grande qu'un placard, à Grand-Yoff. Sur l'établi, une dizaine de téléphones éventrés, des tournevis de précision, une station à air chaud, une loupe éclairante. Derrière l'établi, penchée sur une carte mère, Mariama Bâ — « comme l'écrivaine, oui, ça aide à ne pas m'oublier » — remplace un composant gros comme une tête d'épingle.
« Celui-là, tout le monde m'avait dit qu'il était mort, dit-elle sans lever les yeux. Le client voulait le jeter. Dans dix minutes, il rallume. » Autour d'elle, deux autres jeunes femmes travaillent en silence, concentrées.
Un métier verrouillé
La réparation de téléphones est partout dans les rues de Dakar. Aux carrefours, dans les marchés, sous les préaux, des milliers de techniciens vivent de la réparation d'écrans, de batteries, de connecteurs. C'est un secteur florissant, porté par l'omniprésence du mobile et par le prix des appareils neufs, qui pousse à réparer plutôt qu'à remplacer.
Mais c'est un métier presque exclusivement masculin. Non par une quelconque incapacité des femmes — l'idée est absurde — mais par tout un ensemble de barrières invisibles. L'apprentissage se transmet entre hommes, dans des ateliers où une jeune fille n'a « rien à faire ». Le stéréotype fait le reste : la technique, la soudure, l'électronique seraient affaire d'hommes.
« On m'a ri au nez quand j'ai voulu apprendre. On m'a dit : retourne à la couture. J'ai appris quand même. Sur internet, sur des vidéos, la nuit », raconte Mariama.
Apprendre par effraction
Le parcours de Mariama est celui d'une autodidacte obstinée. Refusée dans les ateliers, elle a appris seule, sur des tutoriels, en cassant et réparant de vieux appareils achetés pour rien. Puis elle a fini par convaincre un réparateur de la laisser observer, « à condition que je ne touche à rien et que je ne parle pas ». Elle a regardé, mémorisé, reproduit.
Aujourd'hui, elle forme à son tour. Les deux jeunes femmes de l'atelier sont ses apprenties. « Je fais pour elles ce que personne n'a voulu faire pour moi, dit-elle. Je leur ouvre la porte. » Le bouche-à-oreille fonctionne : d'autres jeunes filles du quartier viennent frapper, curieuses.
La clientèle, elle, a mis du temps à s'habituer. « Au début, les hommes ne me faisaient pas confiance. Ils venaient, voyaient une femme, repartaient. Maintenant, ils reviennent, parce que je répare bien et que je ne triche pas sur les pièces. » Le travail bien fait a fini par imposer le respect que le genre lui refusait d'emblée.
Bien plus qu'un tournevis
Ce que fait Mariama dépasse la réparation. Chaque écran remis en état est aussi une démonstration : celle qu'un domaine réputé masculin peut s'ouvrir dès lors que quelqu'un force la porte. Ses apprenties le comprennent. Pour elles, l'atelier est une école de compétence technique, mais aussi de confiance.
- Un secteur florissant mais quasi exclusivement masculin.
- Un apprentissage traditionnellement fermé aux femmes, contourné par l'autoformation en ligne.
- Une transmission qui s'organise désormais de femme à femme.
Le client au téléphone « mort » revient. Mariama lui tend l'appareil rallumé. Il vérifie, incrédule, puis sourit. « Vous êtes forte, madame. » Elle hausse les épaules, déjà penchée sur le suivant. « Pas forte. Compétente. C'est différent. La force, on me l'a assez reprochée. La compétence, on ne peut pas me l'enlever. »
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Se connecter pour commenter- Bintou Bennani14 novembre 2025
Ça résonne fort avec ce que je vis ici à Abidjan.
- Otieno Asante9 décembre 2025
Bravo pour la nuance, c’est rare sur ce sujet.
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