
Dans les caves de la Kasbah des Oudayas, les archives oubliées de la conquête

Nadia Benali
Histoire & Mémoire · Maroc
À Rabat, une poignée d'archivistes tente de sauver des milliers de documents rongés par l'humidité. Ces papiers racontent une histoire du Maroc que ni Paris ni Rabat n'ont vraiment voulu écrire.
Il faut descendre trois marches usées, pousser une porte que le sel de l'Atlantique a fait gonfler, pour comprendre l'urgence. Dans ce sous-sol de la Kasbah des Oudayas, à Rabat, des registres du début du XXe siècle s'effritent entre les doigts de Karim Berrada, archiviste indépendant qui travaille ici depuis onze ans, souvent sans salaire régulier.
« Chaque hiver, on perd des pages, dit-il en soulevant un carton dont le fond a cédé. Ce ne sont pas des documents nobles, pas des traités de sultans. Ce sont des actes de réquisition, des listes de familles déplacées, des inventaires de terres saisies après 1912. Personne ne les réclame, et c'est justement pour ça qu'ils comptent. »
Une mémoire administrative de la colonisation
Le protectorat français, instauré au Maroc en 1912, a produit une masse documentaire colossale. Une partie est partie en France, aux Archives nationales d'outre-mer à Aix-en-Provence. Une autre est restée, dispersée entre Rabat, Meknès et Casablanca, souvent dans des conditions de conservation déplorables.
Ce qui se joue dans ces caves n'est pas anecdotique. Les documents de gestion coloniale contiennent, en creux, la trace des expropriations foncières qui ont bouleversé la campagne marocaine. Des tribus entières ont vu leurs terres collectives, les fameuses arch, reclassées, morcelées, vendues à des colons européens.
« Quand une famille des environs de Meknès vient me demander si sa terre a été prise pendant le protectorat, c'est ici, dans ces registres, que se trouve parfois la réponse. »
Le silence de l'État sur son propre passé
Le Maroc post-indépendance a longtemps entretenu un rapport ambivalent à ces archives. D'un côté, la geste nationale valorise la résistance à la colonisation, de Moha ou Hammou Zayani à Abdelkrim. De l'autre, l'appareil administratif hérité du protectorat n'a jamais été soumis à un véritable examen critique.
Fatima-Zohra Lahlou, historienne à l'université Mohammed-V, y voit un impensé national. « On a raconté l'épopée de la résistance, dit-elle, mais on a moins raconté comment l'État colonial a fabriqué de la propriété privée sur des communs, comment il a cartographié, fiché, taxé. Or ces mécanismes, une fois installés, l'État marocain indépendant en a hérité et parfois les a prolongés. »
Cette continuité gêne. Elle explique en partie pourquoi le financement de la conservation reste famélique. Les grands récits attirent les budgets ; les registres fonciers, non.
Numériser pour ne pas oublier
Un espoir existe. Depuis deux ans, un partenariat modeste entre une fondation privée et une université canadienne permet la numérisation de plusieurs milliers de pages. Le travail est lent : chaque document doit être stabilisé, aplati, photographié en haute définition.
- Plus de 40 000 pages traitées à ce jour
- Un fonds foncier de la région de Meknès en priorité
- Une base consultable prévue, à terme, pour les chercheurs et les familles
Berrada refuse pourtant tout triomphalisme. « La numérisation ne remplace pas l'original. Et surtout, elle ne remplace pas la volonté politique de regarder son histoire en face. »
En remontant à la lumière, on croise des touristes qui photographient les murs ocre de la Kasbah, ignorant ce qui dort sous leurs pieds. Ces papiers moisis, dit l'archiviste, valent plus que bien des monuments : ils contiennent les noms de ceux que l'Histoire officielle a préféré ne pas retenir.
Discussions
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Se connecter pour commenter- Moussa Eze25 décembre 2025
Pertinent et bien documenté. Abonné convaincu.
- Nadia Mukendi17 janvier 2026
Enfin un regard qui sort des clichés sur le continent.
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