
Dans la Corne de l'Afrique, la mer Rouge redevient un champ de rivalités

Yohannes Tesfaye
Politique · Éthiopie
Ports, bases militaires, accords contestés : de Djibouti à Berbera, les côtes de la Corne sont l'objet d'une compétition où se croisent puissances du Golfe, marine chinoise et ambitions éthiopiennes d'accès à la mer.
Il suffit de regarder une carte pour comprendre l'obsession. L'Éthiopie, deuxième pays le plus peuplé d'Afrique, est enclavée. Depuis l'indépendance de l'Érythrée en 1993, elle n'a plus de littoral. Ses importations et exportations transitent presque toutes par le minuscule Djibouti, qui prélève au passage des droits portuaires devenus une rente stratégique. Pour un géant démographique, dépendre d'un seul débouché maritime est une vulnérabilité existentielle.
Un protocole qui a fait trembler la région
Le début de 2024 a rappelé à quel point ce sujet est explosif. Addis-Abeba a signé un protocole d'entente avec le Somaliland, cette république autoproclamée non reconnue internationalement mais dotée d'un port stratégique à Berbère. En échange d'un accès maritime, l'Éthiopie laissait entendre qu'elle pourrait reconnaître le Somaliland comme État. La Somalie, qui considère le Somaliland comme partie intégrante de son territoire, a réagi avec fureur, y voyant une atteinte à sa souveraineté.
"On ne redessine pas les frontières de la Corne avec un mémorandum. On rouvre des plaies."
La formule, entendue dans la bouche d'un analyste somalien à Mogadiscio, dit la fragilité de l'équilibre. La crise a mobilisé l'Égypte, trop heureuse de trouver un levier contre son rival du Nil, et a agité toute l'architecture diplomatique régionale.
Le Golfe à la manœuvre
Derrière ces manœuvres, il y a les puissances du Golfe. Les Émirats arabes unis ont investi massivement dans les ports de la région, de Berbère à Bosaso. L'Arabie saoudite, le Qatar, la Turquie déploient influence, financements et parfois bases militaires. Djibouti, lui, héberge sur son sol des installations américaines, françaises, japonaises, italiennes et la première base navale chinoise à l'étranger. Sur quelques kilomètres carrés se concentre une densité militaire sans équivalent au monde.
Cette course aux quais n'est pas qu'une affaire de commerce. Le détroit de Bab-el-Mandeb, par lequel transite une part majeure du trafic maritime mondial, est l'un des goulets d'étranglement les plus sensibles de la planète. Les attaques contre les navires en mer Rouge, ces dernières années, ont rappelé qu'un incident local peut faire flamber le fret mondial.
L'accès à la mer, question de survie ou d'orgueil ?
À Addis-Abeba, le discours officiel présente l'accès souverain à la mer comme une nécessité vitale, presque une justice historique. "Cent vingt millions d'habitants ne peuvent rester prisonniers de leur géographie", entend-on. L'argument démographique est réel. Mais les critiques y voient aussi une manière, pour un pouvoir fragilisé sur le plan intérieur, de mobiliser le sentiment national autour d'un objectif fédérateur.
Car l'Éthiopie sort à peine d'un conflit dévastateur au Tigré et affronte de nouvelles violences ailleurs. Regarder vers la mer, c'est aussi détourner le regard des fractures internes.
La médiation turque a permis, fin 2024, un rapprochement fragile entre Addis-Abeba et Mogadiscio. Mais rien n'est réglé. Le désir éthiopien d'un port demeure. Les intérêts du Golfe demeurent. Et la mer Rouge, jadis simple voie de passage, est redevenue ce qu'elle fut à d'autres époques : une frontière liquide que les puissances se disputent, pendant que les pêcheurs de Berbère et d'Assab, eux, se demandent seulement quand reviendront les jours calmes.
Discussions
(15)Partagez votre point de vue et découvrez les réactions des lecteurs.
Connectez-vous pour rejoindre la discussion et commenter cet article.
Se connecter pour commenter- Rokia Chukwu18 février 2026
Une tribune courageuse. Respect.
- Moussa Ilunga26 février 2026
Article essentiel. À faire circuler largement.
À lire également

Le pari solaire des mini-réseaux : électrifier là où le poteau n'arrivera jamais
Pendant que les grandes villes se battent contre le dumsor, des villages entiers du nord s'éclairent grâce à des mini-réseaux solaires. Une révolution silencieuse qui pourrait redessiner la carte énergétique du continent.
Par Kwame Mensah
3 min




