
Ce que mon passeport ne dira jamais de moi

Léa Dubois-Kouassi
Diaspora · France
Franco-camerounaise, j'ai deux nationalités et pourtant une seule question me poursuit à chaque frontière : d'où viens-tu vraiment ? Réflexion sur l'entre-deux, ce lieu inconfortable qui est aussi une richesse.
Il y a une phrase que j'ai entendue toute ma vie, posée avec bienveillance ou avec soupçon, à Paris comme à Douala : "Mais tu viens d'où, en vrai ?" En France, on me la pose parce que ma peau parle avant moi. Au Cameroun, on me la pose parce que mon accent me trahit. Nulle part, je ne suis tout à fait chez moi. Et j'ai mis trente ans à comprendre que ce n'était pas une malédiction.
Le pays des explications permanentes
Grandir dans l'entre-deux, c'est vivre dans le pays des explications permanentes. Expliquer à la maîtresse pourquoi on ne mange pas de porc. Expliquer à la grand-mère restée à Bafoussam pourquoi on ne parle plus le medumba. Expliquer, toujours, se justifier d'exister à la charnière de deux mondes qui vous somment, chacun, de choisir.
J'ai longtemps cru qu'il fallait trancher. Que grandir, c'était choisir un camp. Les identités, m'a-t-on appris, seraient comme des drapeaux : on n'en brandit qu'un.
Mais je ne suis pas un drapeau. Je suis un carrefour. Et un carrefour ne trahit personne — il relie.
La honte, puis la fierté, puis la paix
Il y a eu la phase de la honte. Adolescente, je baissais le son de la musique makossa dans la voiture quand mes copines montaient. J'aplatissais mes cheveux, mon nom, mes plats. Je voulais être "française", comme si l'un excluait l'autre.
Puis vint la phase de la fierté, presque revancharde. Le retour au pays, le boubou revendiqué, la généalogie apprise par cœur. J'en faisais trop, dans l'autre sens. Je voulais prouver une authenticité qu'on ne me reconnaissait pas.
Et enfin, plus tard, la paix. La compréhension que je n'avais rien à prouver. Que mon camerounais imparfait et mon français sans accent cohabitaient dans une même personne, sans hiérarchie. Que je pouvais pleurer à la mort d'un président français et à celle d'un artiste camerounais, dans la même semaine, sans contradiction.
Une génération qui refuse de choisir
Nous sommes des millions, en Europe, à porter ce double héritage. Et je crois que notre génération est en train d'inventer quelque chose. Nous refusons l'injonction au choix. Nous disons : je suis les deux, pleinement, et cela ne divise pas mon cœur, cela le dilate.
On nous accuse parfois de "communautarisme" quand nous célébrons nos racines. On nous accuse d'"assimilation" quand nous embrassons la France. Nous n'avons pas à répondre à ces procès. Notre existence même est une réponse.
- Nous cuisinons le ndolé le dimanche et débattons de la République la semaine.
- Nous nommons nos enfants Awa et Lucas.
- Nous traduisons, sans cesse, entre deux mondes qui ont besoin de nous pour se parler.
Ce que le passeport ignore
Mon passeport dit "française". Un autre, dans un tiroir à Douala, dit "camerounaise". Aucun des deux ne dit ce que je suis vraiment : une passeuse. Quelqu'un qui a appris à habiter la faille entre deux plaques tectoniques, et à en faire un pont plutôt qu'un précipice.
Alors la prochaine fois qu'on me demandera "d'où viens-tu, en vrai ?", je répondrai peut-être, enfin sans peur : "De l'entre-deux. Et c'est un très beau pays."
Discussions
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Se connecter pour commenter- Moussa Balogun16 mai 2026
Un point de vue rafraîchissant, hâte de lire la suite.
- Bintou Boateng17 mai 2026
Des chiffres, des noms, du terrain — du vrai journalisme.
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