
Cantines scolaires : dans le Gbêkê, un plat chaud pèse plus lourd qu'un manuel

Awa Camara
Éducation · Côte d'Ivoire
Là où la cantine fonctionne, les filles restent plus longtemps à l'école. Enquête sur un levier discret mais décisif de la scolarisation dans le centre ivoirien.
À l'école primaire de Djébonoua, à une trentaine de kilomètres de Bouaké, la journée bascule à onze heures. Dans un préau ouvert, trois femmes remuent d'immenses marmites. L'odeur du riz au gras se répand jusque dans les salles. « Quand ça sent bon, les enfants ne partent pas », sourit Adjoua Tanoh, présidente du comité de gestion de la cantine.
Le lien peut paraître trivial. Il est pourtant l'un des mieux documentés de toute la politique éducative : là où existe une cantine scolaire, la fréquentation grimpe, l'abandon recule, et l'effet est particulièrement net chez les filles.
Le calcul des familles
Dans les villages du Gbêkê, la scolarité se heurte à une arithmétique domestique impitoyable. Envoyer un enfant à l'école, c'est le soustraire aux travaux des champs, à la garde des cadets, à la corvée d'eau. Le repas de midi change ce calcul. « Un enfant nourri à l'école, c'est un repas de moins à la maison », explique sans détour Adjoua Tanoh. « Les parents comptent. »
« Avant la cantine, les filles disparaissaient dès dix ans. Maintenant, les mères les envoient — au moins, elles mangent. »
Le mécanisme s'appuie souvent sur un système de vivres complété par les familles et les productrices locales. À Djébonoua, un groupement de femmes cultive un champ scolaire dont la récolte alimente les marmites. Les surplus sont vendus, l'argent achète l'huile et le sel. L'école devient ainsi un point d'ancrage économique du village, pas seulement pédagogique.
Quand la marmite s'arrête
Mais le dispositif est vulnérable. Il suffit d'une saison sèche, d'un retard de dotation, d'un champ scolaire mal entretenu, et la cantine ferme. « L'année où on n'a pas pu cuisiner, on a vu les filles repartir aux champs. En quelques semaines », se souvient une enseignante. La courbe de fréquentation suit celle des marmites, presque au jour près.
La dépendance aux appuis extérieurs reste le talon d'Achille. Plusieurs écoles du secteur alternent années fastes et années blanches selon les financements. Or l'éducation supporte mal l'intermittence : une fille sortie même quelques mois se réintègre rarement.
- Un repas quotidien qui allège le budget familial
- Un champ scolaire géré par un groupement de femmes
- Une fréquentation qui s'effondre dès que la cantine s'arrête
Un investissement, pas une charité
Il serait tentant de voir la cantine comme un supplément d'âme, une bonne action. C'est une erreur d'analyse. Nourrir les enfants à l'école n'est pas une dépense sociale : c'est un investissement éducatif au rendement mesurable. Un enfant qui a faim n'apprend pas ; une fille qui a un motif concret de venir revient.
À Djébonoua, la cantine tourne cette année. Les femmes du groupement ont bon espoir pour la récolte. Adjoua Tanoh, elle, refuse de crier victoire trop vite. « Tant que ça dépend de la pluie et des promesses, on n'est jamais tranquille. » Elle retourne à sa marmite. Dans la cour, une trentaine de filles font la queue, gamelle à la main. Aucune ne sait qu'elle incarne, à cet instant précis, la statistique la plus solide de la politique de scolarisation.
Discussions
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Se connecter pour commenter- Ousmane Laurent12 mars 2026
Je ne suis pas d’accord avec la conclusion, mais le raisonnement est solide.
- Modou Ekra13 mars 2026
Ça résonne fort avec ce que je vis ici à Abidjan.
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