
Au Sénégal, les « bajenu gox » réinventent le lien entre les mères et l'école

Awa Camara
Éducation · Côte d'Ivoire
Ces marraines de quartier, figures de la santé communautaire, deviennent des relais inattendus de la scolarisation des filles. Un modèle qui interroge, depuis Dakar jusqu'à Bouaké.
Dans le quartier de Pikine, à la périphérie de Dakar, on appelle Ndèye Fatou la « bajen gox » — littéralement, la tante du quartier. Depuis des années, cette femme respectée conseille les jeunes mères sur la santé, la grossesse, la nutrition. Mais depuis peu, elle s'est saisie d'un autre combat : garder les filles à l'école.
Les bajenu gox, ces marraines communautaires, sont une institution sénégalaise. Choisies pour leur autorité morale et leur ancrage local, elles servent de pont entre les familles et les services de santé. Leur légitimité repose sur une chose que les administrations n'ont pas : la confiance.
Détourner une institution vers l'école
L'idée est venue du terrain. « Je voyais les mêmes filles que j'avais suivies bébés quitter l'école à treize ans », raconte Ndèye Fatou. « Alors j'ai commencé à en parler dans les maisons, comme je parle de vaccins. » Elle a transformé sa légitimité sanitaire en levier éducatif.
« On m'écoute parce que je ne suis pas de l'administration. Je suis la tante. Quand la tante dit qu'il faut garder la fille à l'école, la mère y pense autrement. »
Sa force est d'entrer là où l'école n'entre pas : dans l'intimité des foyers, dans les conversations de cour, dans les décisions qui se prennent entre femmes. Là où une convocation officielle intimide, la parole de la marraine circule sans heurt.
Un modèle transposable ?
Cette approche interpelle bien au-delà du Sénégal. À Bouaké, où je vis, la scolarisation des filles se heurte aux mêmes murs domestiques. Et l'on constate partout la même chose : les dispositifs venus « d'en haut » butent sur la sphère privée, précisément là où se décide le sort des filles.
La leçon sénégalaise est peut-être celle-ci : pour agir sur ce qui se passe dans les maisons, il faut des relais qui appartiennent aux maisons. Ni fonctionnaires, ni ONG de passage — des figures locales, déjà écoutées, à qui l'on confie une mission supplémentaire.
- Une légitimité fondée sur la confiance, non sur l'autorité administrative
- Un accès à la sphère domestique fermé aux institutions
- Un modèle né de la santé, transféré à l'éducation
Les limites du bénévolat
Reste une fragilité, familière à tous ces dispositifs communautaires : ils reposent sur du bénévolat. Les bajenu gox donnent leur temps sans contrepartie stable. « On nous demande beaucoup », soupire Ndèye Fatou. « La santé, l'école, la propreté du quartier. À un moment, il faut aussi penser à celles qui portent tout ça. »
Le risque est réel de surcharger des femmes déjà très sollicitées, au nom de l'efficacité communautaire. Un modèle qui économise de l'argent public en puisant sans limite dans le dévouement féminin n'est pas soutenable indéfiniment.
Il n'empêche. En reliant deux mondes qu'on croyait séparés — la santé et l'école, la maison et l'institution — les marraines de Pikine tracent une piste. À Bouaké, à Katiola, à Ferkessédougou, on aurait tort de ne pas la regarder de près. Parfois, la meilleure politique éducative ne s'écrit pas dans un ministère. Elle se murmure, de cour en cour, par des femmes qu'on appelle « la tante ».
Discussions
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Se connecter pour commenter- Seydou Sow10 novembre 2025
Le passage sur la jeunesse est particulièrement juste.
- Chinedu Benjelloun12 décembre 2025
Question : avez-vous des sources sur le dernier chiffre cité ?
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