
À Tinghir, une école apprend aux enfants à lire les inscriptions de leurs ancêtres

Nadia Benali
Histoire & Mémoire · Maroc
Dans le Sud marocain, une initiative associative réintroduit l'écriture tifinagh et la mémoire orale amazighe à l'école. Une révolution douce, qui rebranche une génération sur ses racines.
Sur le tableau noir de cette salle de classe de Tinghir, dans la vallée du Todgha, des signes géométriques s'alignent. Des cercles, des lignes, des points. Ce n'est ni de l'arabe ni du français, les deux langues qui dominent l'école marocaine. C'est du tifinagh, l'alphabet millénaire des Amazighs, et une trentaine d'enfants l'apprennent avec une ferveur qui surprend.
Une langue longtemps reléguée
Le tamazight est parlé par des millions de Marocains, mais il a longtemps été absent de l'école publique. Reconnu langue officielle par la Constitution de 2011, son enseignement peine encore à se généraliser, faute de moyens et parfois de volonté.
Dans ce vide, des associations locales prennent le relais. À Tinghir, le collectif Tudert (« la vie », en tamazight) a monté un programme périscolaire qui mêle apprentissage du tifinagh, contes, chants et sorties sur le terrain.
« Un enfant qui ne connaît pas sa langue maternelle à l'écrit finit par croire qu'elle ne vaut pas la peine d'être écrite. C'est ça qu'on veut casser. »
Lire le paysage comme un livre
Le plus émouvant, ce sont les sorties. Un après-midi par semaine, l'enseignante Malika Oussous emmène ses élèves dans les gorges voisines, où des gravures rupestres et des inscriptions anciennes couvrent certaines parois.
« Je leur montre un rocher gravé et je leur dis : quelqu'un, il y a très longtemps, a écrit ça. Un ancêtre. Et maintenant, vous pouvez le lire. » L'effet est saisissant. Des enfants qui déchiffrent, syllabe après syllabe, un message vieux de plusieurs siècles.
Contre l'exode, une raison de rester
Derrière l'enjeu culturel, il y a un enjeu social. La région de Tinghir se vide de sa jeunesse, attirée par les villes et l'émigration. Beaucoup partent en ayant honte de leurs origines rurales et de leur langue.
- Redonner de la fierté aux racines locales
- Lutter contre le sentiment de relégation culturelle
- Ancrer les enfants dans un territoire et une histoire
« On ne retiendra pas tout le monde, admet Brahim Aït Lahcen, cofondateur du collectif. L'émigration continuera. Mais on peut faire en sorte que ceux qui partent emportent quelque chose de solide, une identité qui ne soit pas un manque mais une richesse. »
Le sociologue Hassan Rachik, spécialiste des dynamiques identitaires au Maroc, salue ces initiatives tout en appelant à la vigilance. « Réhabiliter une langue, c'est nécessaire. Mais il faut éviter de la figer dans un passé idéalisé. Le tamazight doit être une langue vivante, capable de parler du présent, du numérique, du futur, pas seulement des ancêtres. »
À la fin du cours, une fillette montre fièrement son cahier. Elle a écrit son prénom en tifinagh. « C'est le nom de ma grand-mère aussi », dit-elle. Sa grand-mère, elle, n'a jamais appris à l'écrire. En une génération, quelque chose se répare.
Discussions
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Se connecter pour commenter- Wambui Ouédraogo1 février 2026
Le passage sur la jeunesse est particulièrement juste.
- Leïla Diallo5 février 2026
Bravo pour la nuance, c’est rare sur ce sujet.
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