
À Saint-Louis, l'océan avance et les femmes de pêcheurs organisent la résistance

Aminata Diallo
Société · Sénégal
L'érosion côtière grignote la Langue de Barbarie maison après maison. Face au recul de la mer sur les terres, ce sont souvent les femmes transformatrices de poisson qui portent l'adaptation d'une communauté entière.
Sur la Langue de Barbarie, à Saint-Louis, il suffit de marcher quelques minutes pour comprendre. Ici, une maison éventrée dont l'océan a emporté un mur. Là, une mosquée dont le seuil trempe désormais dans l'eau à marée haute. Plus loin, des familles réinstallées à la hâte dans des sites de relogement à l'intérieur des terres.
« Mon père est né dans une maison qui est aujourd'hui sous l'eau, dit Sokhna Fall, transformatrice de poisson. Quand j'étais petite, il fallait marcher longtemps avant d'atteindre la mer. Maintenant, la mer vient nous chercher. »
Une côte qui recule
Saint-Louis, ancienne capitale, ville d'eau et de mémoire, est en première ligne face à l'érosion côtière. Le phénomène, aggravé par la montée du niveau des océans et par des aménagements passés qui ont bouleversé la dynamique du fleuve et de la mer, ronge la fine bande de terre où vivent des milliers de familles de pêcheurs.
Les conséquences sont brutales. Des maisons perdues, des quartiers déplacés, une économie de la pêche fragilisée. Et au cœur de cette économie, un maillon essentiel et souvent oublié : les femmes.
« Les hommes prennent le poisson. Nous, on le transforme, on le sèche, on le fume, on le vend. Sans nous, la pêche ne nourrit personne », rappelle Sokhna.
Les femmes en première ligne de l'adaptation
Les aires de transformation du poisson — ces espaces où le produit de la pêche est séché, fumé, salé pour être conservé et commercialisé — se trouvent souvent au plus près de l'eau. Ce sont donc elles qui, les premières, voient leur outil de travail menacé par l'avancée de l'océan.
Face à cela, les groupements de femmes ne se contentent pas de subir. À Saint-Louis, plusieurs collectifs se sont organisés pour repenser leur activité : déplacer les aires de séchage, mutualiser des équipements, négocier avec les autorités locales des espaces plus sûrs. « On n'a pas attendu qu'on nous sauve, dit Sokhna. On a commencé à se sauver nous-mêmes. »
Cette adaptation a un coût, humain autant que financier. Déplacer une activité, c'est parfois s'éloigner du marché, allonger les trajets, perdre des clientes. Certaines femmes plus âgées peinent à suivre. « Ma mère refuse de bouger, confie une jeune transformatrice. Elle dit qu'elle mourra là où elle est née. Mais là où elle est née, bientôt, il n'y aura plus que de l'eau. »
Entre relogement et déracinement
Les pouvoirs publics, appuyés par des bailleurs, ont lancé des programmes de relogement et de protection du littoral. Digues, sites d'accueil, projets d'aménagement. Mais reloger une communauté de pêcheurs loin de la mer, c'est aussi risquer de casser ce qui fait sa vie même. « Nous, on ne peut pas vivre sans voir l'eau, dit Sokhna. Nous mettre à dix kilomètres du rivage, c'est nous couper de nous-mêmes. »
- L'érosion côtière détruit maisons, mosquées et quartiers entiers de la Langue de Barbarie.
- Les aires de transformation, tenues par les femmes, sont parmi les premières menacées.
- Des groupements féminins organisent eux-mêmes l'adaptation, entre déplacement et mutualisation.
Le soir, sur ce qu'il reste de plage, les femmes retournent le poisson qui sèche au dernier soleil. Derrière elles, l'océan travaille, patient et sûr de lui. Devant elles, une communauté qui refuse de disparaître sans se battre. « On s'adaptera, conclut Sokhna en couvrant ses claies. On a toujours fait ça. Mais qu'on nous écoute, nous, avant de décider pour nous. »
Discussions
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Se connecter pour commenter- Ama Sankara2 novembre 2025
Analyse limpide, merci pour ce travail.
- Leïla Asante26 novembre 2025
On sent le travail d’enquête derrière chaque paragraphe.
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