
À Bouaké, les « classes-passerelles » rattrapent les enfants que l'école avait perdus

Awa Camara
Éducation · Côte d'Ivoire
Dans le quartier de Belleville, un dispositif de rescolarisation redonne une chance aux enfants sortis du système. Reportage sur une pédagogie de l'urgence qui bricole avec les moyens du bord — et qui marche.
Il est sept heures trente à Belleville, un quartier populaire de Bouaké, et déjà la chaleur colle aux murs de tôle. Dans une salle empruntée à une église évangélique, vingt-deux enfants s'assoient sur des bancs dépareillés. Aucun n'a l'âge « normal » de sa classe. Awa, douze ans, aurait dû être en CM2 ; elle déchiffre encore les syllabes. Konan, treize ans, a passé deux ans à vendre de l'eau glacée au grand marché.
Ils fréquentent une classe-passerelle, un dispositif conçu pour ramener vers l'école les enfants qui en sont sortis — ou qui n'y sont jamais entrés. En neuf mois, l'objectif est fou : compresser plusieurs années de programme pour permettre une réintégration dans le circuit ordinaire.
Une pédagogie de l'urgence
« On ne fait pas de miracle, on fait de la couture », résume Mariam Koné, l'animatrice, ancienne institutrice reconvertie. « Chaque enfant arrive avec un trou différent. Il faut réparer sans humilier. » Sa méthode tient en trois mots : parler, manipuler, répéter. Les tables de multiplication passent par des capsules de bouteilles ; la lecture par des histoires que les enfants dictent eux-mêmes.
« Le plus dur, ce n'est pas le programme. C'est de convaincre l'enfant qu'il n'est pas bête. Beaucoup sont sortis persuadés que l'école n'était pas pour eux. »
Le Nord ivoirien porte encore les cicatrices de la décennie de crise. À Bouaké, ancienne capitale de la rébellion, des cohortes entières ont vu leur scolarité interrompue entre 2002 et 2011. S'y ajoute une déscolarisation plus silencieuse : les travaux domestiques, le petit commerce, les mariages précoces qui happent surtout les filles.
Les filles, cibles prioritaires
Dans la classe de Mariam, on compte quatorze filles pour huit garçons — un déséquilibre assumé. « Quand une famille doit choisir qui reste à la maison, c'est presque toujours la fille », explique-t-elle. Les animatrices passent de porte en porte, négocient avec les mères, promettent des horaires compatibles avec les corvées d'eau et de bois.
Fatoumata, quinze ans, a été retirée de l'école à onze ans pour aider sa tante commerçante. « Je croyais que c'était fini pour moi », dit-elle en pliant soigneusement son cahier. Elle vise aujourd'hui le concours d'entrée en sixième. Sa mère, d'abord réticente, a fini par céder après avoir vu sa fille lire à voix haute une lettre administrative que personne d'autre, dans la maison, ne savait déchiffrer.
Un modèle fragile
Ces classes reposent sur un équilibre précaire. Les animatrices sont peu payées, souvent avec des retards. Les locaux sont prêtés, jamais garantis. Le matériel dépend de dons irréguliers. « On vit d'année en année », soupire le coordinateur local, qui préfère taire le nom du bailleur, échaudé par des promesses non tenues.
La question du relais reste entière. Rattraper est une chose ; tenir dans la durée en est une autre. Que devient l'enfant réintégré dans une classe de soixante élèves, avec un enseignant débordé ? Plusieurs études sur les dispositifs de seconde chance en Afrique de l'Ouest pointent le même angle mort : sans accompagnement après la passerelle, une partie des gains s'évapore.
- Absence de statut stable pour les animatrices
- Locaux non pérennes
- Suivi post-réintégration quasi inexistant
À midi, les enfants rangent leurs affaires. Konan, l'ancien vendeur d'eau, récite fièrement les jours de la semaine. Mariam le regarde partir. « Lui, je le tiens. Mais il y en a des milliers dehors qu'on ne voit pas. » Dans un pays où la scolarisation a beaucoup progressé sur le papier, ce sont ces invisibles que la statistique oublie — et que quelques femmes, dans des salles empruntées, s'obstinent à recompter un par un.
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Se connecter pour commenter- Aïcha Benjelloun27 septembre 2025
Ça résonne fort avec ce que je vis ici à Abidjan.
- Imane Coulibaly9 novembre 2025
Article essentiel. À faire circuler largement.
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