
À Bamako, les langues nationales cherchent leur place à l'école

Sékou Traoré
Histoire & Mémoire · Mali
Le bambara, le peul, le songhaï enseignés à l'école : une vieille promesse pédagogique qui bute sur le manque de moyens, de manuels et de volonté. Reportage dans des classes où deux langues se disputent le tableau.
Dans une salle de classe surchauffée d'un quartier populaire de Bamako, l'institutrice Mariam Coulibaly écrit au tableau une phrase en bambara. Ses élèves de première année, six ans à peine, la déchiffrent à voix haute avec une aisance qu'ils n'auraient pas en français. « Ils comprennent parce que c'est la langue de la maison », explique-t-elle. « En français, ils répètent sans saisir. »
Une idée ancienne, jamais vraiment appliquée
L'enseignement dans les langues maternelles n'est pas nouveau au Mali. Dès les années 1980, des expérimentations de « pédagogie convergente » avaient montré des résultats prometteurs : des enfants alphabétisés d'abord dans leur langue apprenaient ensuite le français plus vite et plus solidement.
La logique est reconnue par la recherche internationale : un enfant apprend mieux à lire dans une langue qu'il parle déjà. Le passage au français, langue officielle héritée de la colonisation, se fait alors sur des bases cognitives assurées.
« Comment voulez-vous qu'un enfant de Kayes apprenne à lire dans une langue qu'il n'entend jamais chez lui ? On lui demande d'apprendre deux choses à la fois : lire, et une langue étrangère. »
Le constat de Mariam Coulibaly rejoint celui de nombreux pédagogues. Le Mali reconnaît treize langues nationales. Le bambara est compris par une large majorité de la population, mais le peul, le songhaï, le soninké, le dogon et d'autres structurent des régions entières.
Le mur des moyens
Alors pourquoi la réforme piétine-t-elle ? Les obstacles sont concrets. D'abord les manuels : produire des livres de mathématiques, de sciences, d'histoire en plusieurs langues coûte cher, et beaucoup n'existent tout simplement pas au-delà des premières années.
Ensuite les enseignants : ils doivent être formés à écrire correctement une langue qu'ils parlent, certes, mais qu'ils n'ont jamais apprise à l'école. L'orthographe standardisée du bambara reste mal maîtrisée par une partie du corps enseignant.
- Un déficit chronique de manuels dans les langues nationales
- Des enseignants insuffisamment formés à l'écrit de ces langues
- Des classes souvent multilingues, où plusieurs langues maternelles cohabitent
- La méfiance de certains parents qui voient le français comme une clé sociale
La résistance des familles
Car il y a aussi ce paradoxe : beaucoup de parents, surtout en ville, se méfient de l'école en bambara. Pour eux, le français reste la langue de l'ascension, du fonctionnariat, de l'émigration réussie. « Ma fille parlera bambara toute sa vie à la maison. À l'école, je veux qu'elle apprenne le français », tranche Oumar Diarra, père de trois enfants, rencontré à la sortie des classes.
Cette méfiance n'est pas irrationnelle. Elle traduit une réalité sociale : les diplômes, les concours, l'administration fonctionnent en français. Tant que ce sera le cas, valoriser les langues nationales à l'école ressemblera, pour certaines familles, à un piège de plus tendu aux enfants pauvres.
Mariam Coulibaly le sait, et refuse d'opposer les deux. « Ce n'est pas bambara contre français. C'est bambara puis français, mieux appris grâce au bambara. » Elle rêve d'une école où l'on n'humilierait plus les enfants ruraux dès la première leçon, où la langue de la mère ne serait plus la langue qu'on laisse à la porte de la classe.
À la récréation, ses élèves jouent en criant dans un joyeux mélange des deux langues. C'est peut-être là, dans cette aisance naturelle du multilinguisme malien, que se trouve la réponse que l'institution cherche encore.
Discussions
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Se connecter pour commenter- Fatou Bennani4 février 2026
Ça m’a rappelé mon village. Merci pour l’émotion.
- Moussa Balogun29 mars 2026
Je garde cet article, il fera référence.
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